Carnets de création, Bernard Kudlak

100% d’accord (extrait n°29)

jeudi 19 février 2004, par Bernard Kudlak

C’est parti.
Depuis mardi. Oui mardi, parce que lundi, on a fait une réunion, le matin, puis rangé et installé le plateau du chapiteau et surtout les coulisses, en virant dans les gradins tout ce qui ne servait pas directement le spectacle. Et on imagine mal tout ce qui ne sert pas directement le spectacle…
Donc mardi matin, c’est parti, on a commencé par ramer un peu mardi et pédaler mercredi.
- On patauge un peu ! ai-je dit à Mark et Laura.
- Ne t’inquiète pas on a vu autrement pire, m’ont-ils répondu.
- Moi aussi ! ai-je ajouté.
Pour comprendre ce que nous faisons, imagine que les premières répètes d’un spectacle, c’est comme un croquis, avec beaucoup trop de gribouillages, ce qui fait que tu ne vois presque rien. Le travail de répétitions est de le mettre au clair. Mais la base du croquis, le gribouillis de départ, est l’architecture de l’ensemble. Puis quand, enfin, tu as la ligne un peu claire, tu peux mettre en musique, en couleurs, en jeux et en émotions.
C’est comme ça, la démarche.
Ce soir jeudi, l’arrivée de l’eau dans le spectacle est en clair. Nous avons démêlé l’écheveau, un peu en couleur, pas mal en rire et surtout bien humide. Je suis bien content. Donc je peux un peu écrire. Sinon je me contente de mal dormir.
En fin d’après midi, aujourd’hui, nous avons commencé le croquis de ce que sera le travail du voleur de batterie et de la bascule. En plein gribouillis pour ça, mais avec les lignes de forces.

Des figures d’ombres viennent me chercher pour que je ne les abandonne pas, après vingt ans de compagnonnage, je vais sûrement craquer et répondre à leurs sollicitudes, mais gare aux critiques ! Mais je te merde les critiques, l’amour c’est l’amour.

Aussi, quand on commence, c’est rigolo comme chacun fait comme il peut : nous avons pas moins de quatre à cinq souffreteux du dos, et autant d’enrhumés du nez, pour démarrer. Des fois qu’on partirait trop vite. En vrai, rien de cela ne dérange le déroulement du travail.
Pour l’organisation du travail, je ne sais jamais si je vais trop vite ou pas assez vite, mais en général c’est dans les temps.

Quand je regarde le monde à l’extérieur, les nouvelles à la radio ou dans les journaux en ligne, et dans un effort, il faut me dire que le monde n’est pas que cette création. Bien sûr on le sait, mais je vais vous dire un secret : on n’y croit pas.
C’est pour cette raison que je m’impose le plaisir d’une ballade en forêt tous les matins avant de partir dans la nuit théâtrale du chapiteau. Pour le réel en plein jour.
Autre réel, la politique.
Côté politique, j’ai répondu à mes amis de la liste "Culture Liberté Egalité Fraternité" (C.L.E.F.) que je ne voterai pas pour. J’ai peur que cette démarche -que je comprends par ailleurs- ne développe l’idée que les élections ne sont qu’un moyen de se faire entendre, et que, de ce fait, on perde les notions de la démocratie.
Je respecte les gens qui s’engagent dans la politique, car c’est se mettre les deux pieds dans la merde, et œuvrer pour le bien collectif. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir une lecture critique des actions des politiques.
Par exemple, j’ai signé la pétition des "Inrockuptibles" en faveur des intellectuels de toutes sortes, ignorés et méprisés par le pouvoir.
Et j’ai lu la réponse du premier ministre, Jean-Pierre Raffarin. Titrée "La riposte de Raffarin" dans "Le Monde". Il dit entre autre :
"Remettre en cause des privilèges inéquitables, dénoncer des illusions, demander de justes efforts, faire confiance dans les initiatives, ce n’est pas lutter contre l’intelligence, c’est remettre la France en marche et préparer l’avenir".
Pour le coup, je suis d’accord avec lui, "remettre en cause des privilèges inéquitables" ? 100% d’accord avec lui ! Une nouvelle nuit du 4 août ne serait que dans la ligne du 4 août 1789 où l’abolition des privilèges a été proposée par Jean de Noailles, et par le richissime duc d’Aiguillon et votée par la noblesse. Aujourd’hui, que ce soit Raffarin qui nous le propose, j’en ai les larmes à l’œil. (Cependant, je vais lui écrire pour connaître la différence entre privilèges équitables et privilèges inéquitables, je ne la connais pas ! Juppé lui disait : "un privilège est un avantage non mérité !" Mais un avantage non mérité est-il équitable ou inéquitable ?).
Bon la suite : "dénoncer des illusions", super ! Un exemple : l’illusion que la France peut se passer de ses artistes et de ses chercheurs, de son secteur non marchand, et de son secteur non rentable, 100% d’accord. Dénonçons cette illusion, entre autres (nous en trouverons d’autres en cherchant bien).
"Demander de justes efforts" ? Ah ben ça oui ! Par exemple que l’argent de la spéculation participe autant que l’argent du travail au financement de la nation, de la Sécu, du chômage, de la culture ? 100% d’accord. Préparez les impôts sur les transactions boursières.
"Faire confiance dans les initiatives" ? 100% d’accord. Surtout quand ce sont des initiatives pour plus de liens, plus de fraternité, plus de partage, plus de justice, plus d’équité…
C’est vrai que tout cela n’est pas lutter contre l’intelligence ! D’accord !
Quant à "préparer l’avenir"... Préparer l’avenir ? Là aussi, d’accord, 100% d’accord : ce sont les chercheurs, les artistes, les archéologues, les profs, les intellos qui préparent l’avenir. C’est vrai que c’est plutôt aux cafetiers et aux marchands de drogues dures (le tabac, l’alcool), que Raf fait des faveurs, mais l’intention est bonne ! C’est le fond qui compte…
Quand à "remettre la France en marche"… Là, mon biquet, je ne suis pas d’accord : entre nous, c’est débile, avant la guerre on disait déjà ce genre de conneries. (Attention Raffinounet, les conneries, c’est l’inverse de l’intelligence !) Mais je te pardonne.

Belle démonstration : je suis d’accord !
Je suis d’accord avec Raffarin, en plus que, déjà, je ne vote pas pour la liste de mes potes artistes !
Un vertige me prend : suis-je en train de virer conservateur ?
Il faut que je me fasse soigner ! Mais si maintenant je suis de droite, il ne faudra plus que j’aille vers mon homéopathe ni mon psychothérapeute, les toubibs du gouvernement ils disent que ces derniers sont des branleurs : ils ne remboursent plus l’homéopathie, et veulent faire une loi contre les psychothérapeutes, pour virer leurs privilèges inéquitables et dénoncer les illusions.
Je veux pas, je veux pas virer nulle part. Non, non, trop c’est trop.
La politique c’est trop compliqué, mon cocon, c’est très confortable.
Même en création.
Adieu monde réel, je retourne à mon chapiteau (Raffinet, n’oublie pas ta petite laine, ça rafraîchit).

Salut et fraternité.

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