Carnets de création, Bernard Kudlak

C’est le printemps, vive la liberté !

vendredi 1er juillet 2005, par Bernard Kudlak

C’est le printemps, un couple de pinsons a fait son nid devant la fenêtre de la cuisine. En famille, nous partageons l’intimité de la famille pinson, construction du nid, ponte, couvée, naissance, nourrissage, envol.
Le Cirque Plume a accueilli à Besançon plus de 27 000 spectateurs enthousiastes pour "Plic Ploc". Quel plaisir !
Je me sens un peu en vide après cela. Donc, je lis, je jardine, je sculpte.
Je lis George Steiner : "Réelles présences : les arts du sens".
Et puis j’ai vu " Secret" de Johann Le Guillerm. Le dernier spectacle d’Anomalie également. Je ne vais pas vous bassiner avec les petits pois, les carottes ou les couleuvres qui paressent sur le muret de mon jardin. Mélangeons tout ça.

"Le cirque ça fait mal", hurlent les artistes d’Anomalie, questionnant à longueur de spectacles "Pourquoi fait-on ça ?" (ça : du cirque). Et ils se tapent la tête contre des portes, se déchirent la peau, saignent, se rattrapent les uns les autres, chutent, errent dans une ville qui bouge sans cesse - formidable ballet - et s’autorisent un peu d’espoir à la fin en se prenant dans les bras.
Le spectacle "Anatomie-Anomalie" n’est pas fait uniquement de cette détresse, mais cette dernière m’interroge sur l’injonction qui a formé ces artistes issus du CNAC : "Soyez les meilleurs, mais interdiction de faire du cirque ! Interdiction de faire un numéro !".
L’art étant une chose trop importante pour être confiée aux artistes, la direction avait décidé des voies que devait emprunter le cirque contemporain : suivre au plus près l’histoire de la danse et des arts plastiques.
Il en reste, à mon avis, un cri de désespoir, à se foutre sans cesse la gueule dans des portes fermées. Dans de beaux spectacles déchirants…

A ce déchirant désespoir d’être artiste de cirque répond cette scène de "Secret" :
Avec une lente application, Johann Le Guillerm installe au centre du tapis deux piles de livres rouges - de ces beaux livres rouges qu’on remettait aux bons élèves en fin d’année, lors de la distribution des prix, à l’école primaire de nos enfances…
Puis dispose sur chaque pile d’autres livres, en quinconce, et enfin, se hissant entre les piles, fait basculer les livres en quinconce de façon à créer une voûte dont il est la clef.
Clef de voûte d’une porte de livres rouges. Comme un empalé, un crucifié, dans la porte du savoir livresque. Bras et jambes s’agitant.
Corps d’artiste de cirque, martyre du logos, sacrifié pour créer une porte.
C’est impressionnant.
"Secret" est sans parole, mais accompagné d’une recherche sur des langages et des signes.
Dans le cirque, art d’artistes interdits de parole, le langage parlé fut confié à l’analphabète, celui qui n’aura jamais le beau livre rouge : le clown.
A la lumière de cela, je me demande si la clef de cette métaphore maçonne ne serait pas la martyrisation de l’art du cirque nouveau par le langage, par le commentaire, par les savants bavardages : le cirque contemporain souffrirait-il des discours qui veulent imposer leurs idéologies culturelles aux artistes ?

Quand le nouveau cirque a affirmé sa volonté d’exploiter d’autres voies que celles de la tradition, passée la première vague qui prit tout le monde de court, maints spécialistes, commentateurs, savants, pédagogues occupèrent les niches qui s’ouvraient devant eux.
Nous fûmes beaucoup d’artistes à le souhaiter. Nous fûmes servis. Abondamment.
Tant mieux, les artistes en avaient besoin. Pour des raisons d’échanges, de connaissance, de reconnaissance, d’identité, d’économie. Et de liberté.
Cependant, beaucoup de commentateurs, de spécialistes, prirent en charge l’auto mission d’agir le cirque contemporain et plus seulement de le commenter, de l’observer, de le dire. L’observation modifia grandement l’objet observé (un jongleur m’a avoué ne travailler que pour -et d’après- les écrits d’un commentateur connu !), d’autant que nous, artistes, sommes aussi commentateurs (d’où mes carnets de création de "Plic Ploc" et cette chronique. Bien d’autres le font également).
Et qui peut échapper à cette influence ? Comment rester soi, pour "être là", condition nécessaire à la création ?

Le commentaire, même quand il fait œuvre, n’enrichit pas l’œuvre dont il parle : Artaud qui commente Van Gogh n’enrichit pas l’œuvre du peintre, mais la sienne.
Le commentaire n’existe qu’après l’œuvre et non avant. Et ne doit pas s’y substituer, comme souvent dans l’art contemporain.
Ne nous laissons pas "faire" ! Ce sont nos œuvres qui font le cirque contemporain, pas les commentaires de celles-ci. Dans cette différence est la question et les enjeux du pouvoir dans le cirque. Et son avenir.

Par le passé, le cirque suscitait-il moins de commentaires et plus d’œuvres qu’aujourd’hui ? Steiner rêve d’un monde idéal où chaque œuvre produit une autre œuvre d’art. Chagall, Chaplin ou Henry Miller l’ont fait avec le cirque. Et aujourd’hui ?
Steiner propose une analyse des commentaires disant qu’ils n’ont pour objectif que d’empêcher la relation avec l’œuvre, car nous désirons pouvoir échapper à cette rencontre : "la domination byzantine du discours - commentaire et parasite sur l’immédiateté, du critique sur le créateur, est en soi un symptôme. Un désir anxieux d’interposition, de médiation explicative et évaluative entre nous-même et l’originel imprègne notre condition".
Il appelle cette rencontre avec l’originel : "présence réelle" ou "absence réelle de cette présence".
Cette présence est au cœur de l’œuvre : l’art est transcendance.
Notre expérience avec l’art est de nature religieuse. Tous les commentaires ne l’épuiseront pas.
Chaque création nous met face à la Création.
"Pourquoi cela est, plutôt que de ne pas être ?", interroge chaque œuvre, paraphrasant Leibniz.

Hier, j’écoutais le psychanalyste Jean Oury : "La création est tissée de mort", disait-il.
L’art met en jeu le désir inconscient, la pulsion de vie, la pulsion de mort.
La vérité de l’instant que représente la réelle adhésion d’un public à un spectacle (originel) donne sens à nos oeuvres. Moments de transcendance partagée. Immédiateté. D’où l’expérience unique de cette rencontre, de la représentation publique. Particulièrement au cirque, art du temps immédiat.
Epiphanie ? Pourquoi pas ! Dans la simplicité et le commun de notre humanité.
C’est cela qui fait œuvre. Et non pas sa place dans le catalogue mondain d’une illusoire Histoire Pré-écrite de l’Art Contemporain.
Il n’y a pas de théorie du cirque, comme il ne peut pas y en avoir dans l’art. Il n’y a pas non plus d’objectivité : le cirque est une rencontre lumineuse, sacrée, semblable à celle que l’on peut faire en regardant une goutte d’eau posée sur une feuille d’ortie que le soleil inonde.

Artistes, prenons-en connaissance avec bienveillance, mais ne nous laissons pas envahir par les commentaires, infinis par essence, et gardons-nous des effets de mode et des marchands de sens : "La mode est la mère de la mort" écrivait Leopardi.
L’essentiel est dans la rencontre de l’indicible, avec nos semblables, les humains, dans l’exception de l’expérience esthétique.
Bienvenue au cirque.

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