Carnets de création, Bernard Kudlak

Commentaires politiques entre deux années (extrait n°26)

mardi 6 janvier 2004, par Bernard Kudlak

Fin d’une année, début de l’autre.
Comment écrit-on le dernier jour de l’année, à la nuit tombée, en attendant la neige annoncée… ?
Comment écrit-on après avoir entendu dans l’après midi, à 15 heures, l’annonce d’une explosion, dans un bus en Israël ?
J’essaye de répondre à cette question. Parce que je me dis qu’il faut me remettre aux carnets, entre 2 années, le jour de fin et celui de départ. C’est une bonne date pour une page de journal.
Seize heures, infos : un pneu ! Boum ! L’explosion était celle du pneu d’un autobus.
L’éclatement du pneu d’un autobus israélien a déclenché une explosion de dépêches de presse dans le monde entier.
Il me semble que ça fait sens… pour cette mauvaise année qui s’achève. La Terre Sainte nous colle à la mémoire, et au présent.

Hier, Dom et Marie Laure ont fini tard l’impression du dossier pour les subventions de "Plic Ploc" ! Je n’y étais pas : mes camarades estiment, en général, qu’ils vont beaucoup plus vite et plus efficacement en mon absence. J’étais en absence. Alors, pour la troisième fois en 30 ans, j’en ai profité pour aller au coiffeur !
Non je déconne : je suis allé chez la coiffeuse. Chez la Martine !
La verte ombre du nouvel Immortel, planant au-dessus de mes textes, me fait la leçon :
- Ah bon, on dit pas : "chez la Martine ?". Je ne vais pas quand même dire : "à la Martine ?" Comme le poète.
- On dit : "je suis allé chez Martine !", me renseigne Valéry G.E. (C’est un poète, l’Immortel).
- Merci , c’est gentil.
- De rien mon garçon, je suis là pour ça aujourd’hui.
Bizarre non ?
Pour en finir avec l’impression, non pas que j’ai eue en me faisant coiffer, mais du dossier de "Plic Ploc", (hé, c’est génial la langue française, non ? D’autant que maintenant, avec Valéry G.E. à la Staré* Académie, on peut y aller !). Donc l’impression du dossier : pas l’impression que nous fait le dossier mais le problème de pouvoir imprimer le dossier dans l’étang… Oui, dans les temps… Merci Valéry G.E. !
Oh lala, faut être de bonne constitution pour écrire, c’est dur de se faire comprendre : demande à Valéry G.E. ! Mais confiance, ça ne durera pas, c’est un "passage"**.
* "vieux" en polonais, on le disait affectueusement à notre grand père.
** le roman est épuisé…

En fin d’année, on passe en revue les faits marquants de l’année qui vient de passer.
Pour moi c’est l’acharnement contre les plus démunis, les salariés licenciés, les plus moins indemnisés, les plus qui payent pas l’impôt, les plus qui en chient et qu’on va pas rater, les plus qui en fin de droit, les plus qui en fin de tout, le fait marquant.
La guerre aux pauvres est déclarée : ça fera plaisir aux "à peine moins pauvres" qui verront là un peu de valorisation par la chute de l’autre.
Et on paye pour les délits et magouilles du Crédit Lyonnais avec les crédits qu’on ne donne plus aux pauvres.
Dans le Pas de Calais, la légionellose fait des morts et on ne sait pas trop d’où ça vient. Peut- être des circuits de refroidissement d’une usine chimique, Noroxo. On la ferme pour nettoyage et vérification. Commentaire d’un journaliste d’une radio de service public : "c’est inquiétant pour l’emploi, il ne faudrait tout de même pas énerver les actionnaires".
Les finances publiques payent pour dépolluer des sites qui ont longtemps tué les ouvriers et enrichi les actionnaires qui eux, n’ont aucune obligation de ramasser leur caca.
Apprenez leur le caniveau, aux actionnaires ! Ah désolé, c’est complet ! Le caniveau, c’est pour les chômeurs en fin de droit, les putes, les S.D.F., les intermittents, les ados des banlieues : c’est complet le caniveau, avec les nouvelles réformes libérales…Y a plus de place, allez voir l’abbé Pierre.
La charité, nouvelle justice.
Le bénéfice aux actionnaires, le déficit aux contribuables.
Le caniveau à ceux qu’on vire comme des chiens. Nouvelle morale.
Il peut toujours gueuler dans son désert, l’abbé Pierre, scandalisé par ce qu’on fait subir aux plus pauvres aujourd’hui comme en 1954, il y a 50 ans. Pas bougé d’un poil, la discrimination immobilière envers les défavorisés. Moi si, depuis cette année là, j’ai bougé : tu verrais les photos…
La cupidité est devenue la seule éthique du monde.
Il n’y a pas de quoi être fier, le soir qui tombe de l’année qui meurt porte à la mélancolie…

Laissons là les méchantes gens, et apaisons nous avec, pour la Saint-Sylvestre, ce haïkaï de Bashô :
Braise sous la cendre
Sur le mur
L’ ombre de l’invité.

Jeudi 1er janvier 04.
Je vous souhaite une bonne année, de paix, de sérénité, d’amour, de solidarité aussi. Et de ce que vous voudrez pour vous et les vôtres.
Le premier janvier on parle de paix en général… J’ai une pensée pour Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix 2003 dans ce pays de Perse dont j’aime Hafez, Khayyâm ...
Allez pour commencer l’année, un tout petit peu d’Hafez, extrait d’une ballade : "la lampe et le matin".

Mon idole se dévoile,
Aux regards de tout le monde,
Mais personne ne surprend,
Tant de grâce que moi seul.
Mon amour, comme le vent,
Quand tu passes sur ma tombe,
Dans ma fosse, de désir,
Je déchire mon linceul…

Qui c’est qu’a dit Balibalo ? Y comprend rien à la spiritualité…

Samedi 3 janvier.
J’écris des trucs qui m’énervent dans l’actualité puis je les raye : c’est déjà dit partout. Je me répète, je radote, je caféducommerce, je râle de ne pouvoir être fin et subtil. Faut dire que j’ai envoyé ma copie à Dom et Piotr, qui me l’ont fait remarquer et même que j’avais sacrément envie de pas le voir. Alors j’ai rayé. Heureusement.

Vœux d’not’ président qui dit vouloir réduire la fracture sociale. Sympa, Jacquot, sympa.
C’est quand même avec le monde qu’on fabrique des spectacles.
- Pas "fabrique", andouille : "invente" !
Invente des spectacles.

Passons à l’international.
Bon, alors, Djordje, ça avance la démocratie en Irak ? Il me semble que grâce à toi, le terrorisme a bien diminué sur la planète.
Radotages.

Un mot du terrorisme.
Chez les Inuits, le terrorisme menace 170 000 vies humaines et modes de vie humains, à très court terme. Le terrorisme pétrolier, chimique, automobile et économique, fait, en réchauffant la planète, fondre la banquise ! Menaçant aussi les mammifères, les ours blancs notamment.
Plus de banquise, plus de pays pour les Inuits.
Ils n’ont pas fini de pagayer entre les glaçons et les super tankers.
Terroristes sont les gaspilleurs du bien commun qui est la terre. Je ne vois pas comment les nommer autrement.
Ne vous inquiétez pas, les ours blancs, on ira les voir au zoo ou chez Walt Disney ! Ou au Cirque Plume. Faudra se recycler chez Plume, l’ours blanc ça attirera le chaland.
Surtout, les milieux d’affaires en voient arriver de sacrément bonnes, d’affaires, avec la nouvelle voie maritime pour les pétroliers : la voie du nord enfin libéré (comme l’Irak) des glaces de la banquise.
Ça sera plus rapide qu’avec dix chiens de traîneaux et des bidons. D’autant qu’avec une ou deux marées noires - obligé ! - ça glissera tout seul.
Pour enrichir la liberté et la famille de Djordje Bouche et leurs associés, la famille Ben Laden et compagnies.
Pour nourrir les ogres oléophages américains, maîtres du monde.
Et nous aussi.
Ogres aussi.
Nous.
Je vous raconte tout ça, parce qu’avec tout ça, on va devoir faire un spectacle plein de poésie, d’amour, de tendresse et d’espoir. Et dans la flotte, du coup.
Faudra être bon ! Pas flancher ! Pas bégayer !

En plus quand je pense à nos camions, nos semi-remorques, la consommation d’électricité pour les éclairages, le chauffage au fioul du chapiteau plein vent et tout ce dont on a besoin d’énergie pour nos tournées, on a intérêt à équilibrer tout ça par l’absolue nécessité poétique. Tu trouves pas ?
"Nous allons misérables", disait Molière (paraît-il), "mais sur scène, nos habits sont cousus d’or".
L’or maintenant, c’est la dépense d’énergie.

Lundi 5 janvier.
Chronique d’un début d’année du 3ème millénaire… la troisième…
Je me suis endormi et réveillé en pensant à l’amour.
Entre les deux où étais-je donc ?
La neige augmente la lumière. Un bouvreuil est venu au nourrissage nous remplir de son rouge pivoine sur la neige dans les entrelacs de la tonnelle de vigne, de chèvrefeuille et de forsythia, et nous éblouir de ses lignes parfaites.
J’ai chaussé mes bottes, la rivière qui passe au pied de mon moulin m’a offert quatre pierres, j’en ai travaillé une. J’ai eu la confirmation qu’une déesse dormait en son sein, en la voyant apparaître.
Deux d’entre elles portaient une ammonite, comme un soleil dormant, comme un dessin du temps à l’usage des curieux.
Je pratique la sculpture et expose dans le Haut-Doubs à la frontière de la Suisse, dans la vallée la plus froide de France, jusqu’au 14 janvier. L’autre jour, j’étais en Bourgogne, vers Cluny, chez un ami sculpteur et gallois : il recevait un autre artiste peintre et sculpteur, russe, sa femme aussi était avec nous. J’ai écrit ce poème :
Nous étions trois artistes
Sculpteur, peintre-sculpteur,
Enfin, moi, en amateur.
Elle, ne disait rien.
- Et toi ? demandai-je à elle qui ne disait rien.
- Oh moi, je ne fais…rien… je fais du jardin !
Dit-elle, qui ne disait rien.

Nous étions quatre artistes
Lui peintre et sculpteur,
Notre hôte, sculpteur,
Moi, amateur, sculpteur amateur,
Et elle qui fait du jardin.

Que pourrions nous faire
De mieux qu’un jardin ?

J’ai les patates sur le feu et un peu de blues ce soir.

Mardi 6 janvier.
Les rois. Et on repense à l’Orient, la Terre Sainte, la Perse, l’Arabie heureuse, Bagdad, Samarkand…

Petit matin et papotages de parents, en attendant le car, faire coucou aux gosses qui partent à l’école.
- "2003 c’était vraiment pas terrible, on se demande comment va être la nouvelle… vu comme c’est parti, on a du souci à se faire…" commentait un voisin.
Dans le froid, la vapeur d’eau des conversations crée des petits nuages devant les bouches comme des bulles de bédé…

Bonne journée. Ce soir, on fera des crêpes ou une galette. C’est la tradition. Je confonds un peu les rois et la chandeleur : on fera des crêpes à la galette.
Enfant, j’aimais bien l’histoire des Rois Mages qui viennent de l’Orient adorer un enfant palestinien, juif, pauvre, dans une étable. D’une façon générale, j’aimais bien les histoires de la Bible : Joseph, vendu par ces frères, Jacob, Job, Elie… l’âne, le bœuf, les moutons, les bergers, le plat de lentilles, le droit d’aînesse (pas d’ânesse…), Marie et Joseph, vachement pauvres, un peu comme nous, ça rendait bibliques les soucis de finir le mois… La myrrhe et l’encens. Mystère la myrrhe. L’encens on connaissait à cause de la messe, ça puait l’enterrement, mais la myrrhe ? Peau de balle. En plus t’as qu’à voir l’orthographe, ça achève ! Bref, les mystères de l’Orient. Et l’étoile du berger qui s’appelait Vénus, une déesse grecque, qu’on pouvait la regarder dans notre ciel à nous et imaginer aller vers l’étable adorer l’enfant… Sauf qu’en général, elle se couchait dans la mauvaise direction, autre mystère…

Aujourd’hui, les métèques avec leurs mioches, on les renverrait vite fait de l’autre côté du mur. Recensement ou pas.
Et le petit enfant juif palestinien nommé Jésus, statistiquement, comme habitant de Bethléem, il aurait beaucoup de risques de se faire dégommer par l’armée d’occupation et comme juif par des fanatiques de l’islam. Peu de chance d’échapper à la haine et à la terreur.

Mais bon, tout le monde l’a dit déjà, depuis si longtemps. Ça change rien. Radotages ?
Je vous fais une confidence : quand Rabin a serré la main d’Arafat, je n’ai pu m’empêcher de pleurer devant ma télé. Comme j’ai pleuré en lisant l’Iliade, quand Priam vient demander à emmener le corps d’Hector à Achille intraitable. (Non mais : l’Achille, tu crois pas comme il a les boules de la mort de son pote Patrocle. Même après avoir tué Hector, ça lui suffit pas ! Il est comme un chien enragé, il veut pas rendre le corps). Et là, voici ce que nous dit le poète Homère, du haut des trois mille ans qui nous séparent :
Je recopie le passage, enfin l’essentiel :
Le vieux Priam le supplie :
- Achille, semblable aux dieux, ressouviens toi de ton père ; il est comme moi arrivé aux bornes de la vie (…) Cependant lorsqu’il apprend que tu vis, son cœur s’ouvre à l’espérance et à la joie. (…)
Ces paroles réveillent dans le cœur d’Achille un souvenir douloureux ; et lui prenant la main, il repousse doucement le vieillard. Tout deux se retraçant l’objet le plus cher, fondaient en pleurs : Priam, prosterné aux pieds du vainqueur, pleurait le vaillant Hector ; le héros donnait des larmes à son père, mais aussi de moments en moments, à Patrocle : la tente était remplie de gémissements réunis.
Enfin après qu’Achille s’est rassasié de larmes, que son cœur est soulagé de ses regrets, il s’élance de son siège ; et, tendant la main au vieillard, il le relève et regarde avec compassion ses cheveux blancs et son air vénérable.
Il y a trois mille ans Homère décrivait l’empathie, la compassion. Aujourd’hui nous sommes modernes.
Allez, les Rois Mages : amenez-nous de l’espoir de paix, de l’espoir d’ empêcher les dégâts des Moi rages. La paix de Genève peut être ?
Parlera-t-on un petit peu de ça dans "Plic Ploc" ?

Prenez soin de vous. C’est la nouvelle année….

PS : "le monde en ligne" 6 janvier mise à jour 13H56 : Au moins quinze personnes, en majorité des enfants, ont été tuées et onze autres blessées, mardi, à Kandahar (sud de l’Afghanistan) par l’explosion d’un engin piégé. ..

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