Carnets de création, Bernard Kudlak

L’atelier du peintre, le champ du grand-oncle et le minibus de la fanfare (extrait n°2)

vendredi 16 mars 2007, par Bernard Kudlak

Hier, les bestioles sortaient de partout, le printemps nous souriait.

Le rouge-queue noir mâle est arrivé il y a deux jours. Il ne voyage pas avec madame. Chaque année, ils nichent dans notre salle d’entraînement perso.
Mais ce printemps, comme nous venons d’aménager cette salle pour faire les premières recherches de "L’atelier du peintre", ils devront changer d’endroit pour nicher (ce ne sont pas les possibilités qui manquent dans notre home). Pendant toutes les années où Brigitte, ma compagne et fil-de-fériste, répétait dans ce studio d’entraînement et de création, son fil était le perchoir favori de ces oiseaux-là et leurs jeunes : ils laissaient sur le sol, sous le fil, une ligne blanche de guano léger, comme une ombre inverse, tracée par un ange…
Nous partageons ce studio (c’est plus une grange qu’un studio urbain) avec, outre les rouge- queues, un oreillard (et sa famille ?), quelques pipistrelles, des fouines dans le toit, un chat quelquefois, des artistes de cirque de temps en temps, des amis et habitants du village une fois par trimestre pour écouter de la musique et des chansons… Et en avril, les premières recherches de "L’atelier"…

Je ne vais pas me plaindre, mais c’est toujours aussi angoissant de partir pour un nouveau spectacle.
Une image qui représente cet espoir, cette nostalgie et cette angoisse, dans ma tête, c’est le champ de blé (ou de seigle ?) qui ondule sous le vent dans "Le miroir" de Tarkovski. Il représente tout ça.
Et ce matin où je vous écris, dans la magie de nos associations d’idées, je revois mon père et son père à lui, "le Diadia", faucher l’herbe haute et généreuse de juin, dans un grand champ appartenant à un frère de ma grand-mère maternelle. Ce grand-oncle avait réussi une brillante carrière chez Peugeot, où il avait terminé avec une fonction directoriale. Je me souviens d’une photo de lui : c’est en 1913, il a 13 ou 14 ans, la photo représente les ouvriers à la portière qui attendent pour entrer dans l’usine. Il y porte des sabots de bois aux pieds et une casquette. Elle était chouette, sa casquette…
Bref, les Polonais mâles qui m’ont précédé fauchaient ce champ gratuitement (je me souviens que c’était gratuitement) pour le foin des lapins (quelle façon magnifique ils avaient de faucher, la beauté de ce spectacle me transportait !) : gratuitement, c’était dans les 2 sens, mais ce mot a dû être prononcé, puisque je m’en souviens. C’était un service : ils nettoyaient le verger de l’oncle et récupéraient le foin qu’on donnerait aux lapins l’hiver. Là, je ne devrais pas délivrer ce secret, mais… t’aurais vu mon petit frère Pierre courir après les lapins qui se sauvaient des cages et les laisser lui filer entre les jambes ! Il a fait des progrès depuis, il dompte même les monstres en parapluies dans "Plic Ploc"…
Cet homme, mon grand-oncle riche qui connut la pauvreté, je ne l’ai pas souvent rencontré, mais il était cordial et sympathique. Cependant, lutte des classes oblige, la barrière entre lui et nous était réelle et infranchissable.

Quand nous commençâmes à tourner avec la fanfare qui a précédé la création du Cirque Plume, je me souviens d’avoir pensé que cet oncle, si tant plein de pognon, pouvait "quand même" nous payer un minibus, pour la fanfare ! Et alors, tout aurait été si facile…
Bien entendu, dans ce fantasme infantile, j’envisageais qu’il en fasse don, par intuition, par magie, sans avoir à lui demander : comme il ignorait jusqu’au fait que nous existions comme artistes et que nous faisions de la fanfare, c’est vous dire que pour ce qui était de notre besoin de minibus gratuit, c’était pas gagné !
Bref l’existence d’un oncle un peu fortuné excitait chez moi le désir d’être pris en charge, que je camouflais sous une théorie du partage.
Et puis à ma grande surprise, car rien ne m’avait préparé à cela, nous nous donnâmes, par notre travail et notre enthousiasme, les moyens de nous équiper de camions, de chapiteau, de caravanes. À nos débuts, pas toujours très vaillants, certes mais qui fonctionnaient.
Ce fantasme de l’oncle riche qui paye, j’y ai repensé souvent à la lumière du réel de notre expérience de vie. Et j’ai souvent pensé que si le fantasme de l’oncle riche nous donnant (sans que nous n’ayons rien à demander) un minibus avait été une réalité, nous n’aurions peut-être jamais su que nous étions capables de le gagner simplement par notre activité et (va savoir ?) même jamais eu la force de créer le Cirque Plume.
Peut-être que ce fantasme m’a aidé à accepter la nécessité de nous donner les moyens de créer une troupe, simplement parce qu’un moyen imaginaire est quand même l’imaginaire d’un moyen : il entraîne les autres, il aide à attendre.

Eh bien, un spectacle à venir, c’est comme cet oncle : dans le fond, on voudrait bien que le spectacle précédent, si fortuné, si riche, qui a connu un tel joli succès, vienne nous "payer un minibus", nous préserve de la tourmente de l’inconnu, du rideau noir, de la page blanche.
Un succès attire les fantasmes. Un bon spectacle a une force de gravitation importante.
Il importe de ne pas lui demander de nous donner des idées à répéter, mais il importe aussi de ne pas se détourner de son exemple.
Bref… "Plic Ploc" est un oncle trop riche, à qui je n’ose rien demander, en espérant qu’il me donnera gratuitement tout ce que j’aimerais ne pas avoir à gagner dans l’affrontement avec le réel d’une création.
Mais fi de cela : dans le réel, l’oncle riche ne me détournera pas du plaisir douloureux d’une création.
Pourtant… quand même… un p’tit chèque… quand on est riche, c’est rien pour vous. Non ?

On est bizarre ! Je sais pas vous, mais moi, un mois avant d’entrer en répétition, ça gargouille dans les boyaux de ma tête.

Le soleil est en train de gagner son combat contre le brouillard, je vais aller transporter du fumier de vache pour le jardin en attendant l’heure de la réunion de direction…

Ce qui suit, c’est ce que j’ai mis sur papier concernant "L’atelier du peintre".
Je me demande si je ne vais pas trop loin dans la confidence : si je vous dis tout, vous en saurez plus que moi ! Remarque, ça a un côté pratique, je viendrai vous demander où j’en suis quand je serai perdu…

"L’atelier du peintre ? C’est…
Un lieu réel
Un lieu imaginaire
…/…
Un lieu symbolique
Un lieu virtuel
Un lieu onirique
Un lieu ontologique
Un lieu où on va bien rigoler, s’aimer, se disputer, inventer, jouer, rire, être heureux, perdus, en souffrance, en extase, en ennui, en joie, en sueur, en musique, en spectacle, en vie.
Le peintre est.
Le peintre n’est pas.
L’atelier du peintre est habité par un peintre ou par une absence de peintre.

Que cherchent les acteurs, les acrobates, les musiciens dans l’atelier du peintre ?
Ils viennent ouvrir des portes interdites, comme chez Barbe-Bleue, ils entrent dans les tableaux secrets du peintre… mais entrent-ils dans les secrets du peintre ?

Le peintre existe parce que la beauté existe, dit l’un.
La beauté n’existe qu’infiniment moins que le malheur, dit l’autre.
Et le peintre peint l’un comme l’autre, même dirait-on qu’il peint plus encore le malheur que la beauté…
Et le bonheur ? questionne une musicienne.
Le bonheur ne peut pas se peindre ! répond une trapéziste.
Ils cherchent le désir qui émerge de chaque objet dans l’atelier du peintre.
Ils cherchent à sentir, à voir, à toucher, à croire le peintre, ils cherchent à espérer le peintre.
Ils cherchent le peintre.

Dans l’a.d.p. (tu crois vraiment qu’on va dire l’adépé ? C’est moche !),
On joue de la musique,
On fait du cirque,
On fait la fête,
On fait la photo du groupe. Des fois, dans cet atelier-là, il y a même Rimbault et Verlaine.
Dans un autre atelier, le monde entier. Et Baudelaire écrit dans un coin.
Dans un troisième, Vermeer peint Guernica…
Dans celui d’à côté, David fait la popstar…

On voyage dans les horizons infinis des œuvres,
Dans les horizons infinis de l’imaginaire du peintre,
Dans les boyaux et gouffres et méandres et océans noirs et gluants de l’inconscient du peintre,
Dans les inconscients collectifs monstrueux.
Dans la lumière des espoirs du peintre ou des visiteurs de l’atelier du peintre.
On voyage dans la lumière, car la lumière est la première nécessité du peintre.

On réfléchit et on se reflète.
On se reflète dans le miroir qu’utilise le peintre pour peindre l’atelier du peintre.
On ramasse les morceaux quand se brise le miroir en autant d’images de peintre que de morceaux épars de miroirs.
On danse sur les reflets, sur les rayons de lumières.
On joue à l’entrée clownesque du miroir en espérant que de faux miroirs nous feront entrevoir une vérité.
On joue au cirque, à la peinture, aux images.
On joue à la terre et à l’eau sur des miroirs, pour que les reflets nous donnent de la beauté et que la beauté nous fasse croire au peintre ou à l’absence de peintre.

Et encore ?
Il y a une panne de lumière dans l’atelier du peintre (ceci ne vous étonne pas, n’est-ce pas ?)
Alors on cherche la lumière dans l’atelier du peintre, l’absence de lumière ressemble à l’absence d’atelier du peintre.
Et l’absence d’atelier du peintre à l’absence de peintre.
À l’absence.

Dans l’atelier du peintre, on cherche surtout l’absence d’absence.
Dans l’obscurité, les artistes cherchent la lumière par points, par étincelles, par feux ou soleils, étoiles ou projecteurs, chromatiques ou monochromatiques, vacillants ou brûlants d’énergie destructrice.
Dans l’obscurité, les artistes ne savent pas qu’ils sont dans l’atelier du peintre et quand ils éclairent une image, ils tremblent, la confondant avec le spectre d’un père ou d’un commandeur…
Dans l’obscurité, on lance une petite lumière projetée sur un visage, et c’est le théâtre qui commence. Le masque du masque.
On lance une flamme et c’est la danse
Une aube et c’est le chant
Une étoile et c’est le poème
Une lune et c’est l’amour
Un soleil et c’est la vie.

L’atelier du peintre est…
à inventer."

Le voyage va commencer, ça fait peur, ça fait joie, ça frissonne.
En voiture Simone ! Montez donc, je vous ferai faire un bout de chemin, c’est ma route !

Bise et à bientôt.

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