Carnets de création, Bernard Kudlak

L’ombre de Dibutades et de Marcel Lenine (extrait n°3)

vendredi 23 mars 2007, par Bernard Kudlak

Dans l’ignorance, ce qui est formidable, c’est que tu ne sais pas tout d’avance.

Quelquefois, grâce à l’ignorance, on peut créer, inventer, surprendre, être neuf.
En spectacle, par exemple, si tu vois trop de choses, tu ne fais plus rien de peur de reproduire ce que tu viens de voir.
La différence fondamentale entre un artiste et un critique, ou un universitaire, est que, en principe, l’artiste n’accumule pas de savoirs encyclopédiques sur l’objet de son désir.
Et que n’ayant pas tout en tête, voire même ayant peu en tête de l’analyse de l’art, il est libre de travailler.
La créativité est nourrie par le savoir, sans aucun doute, mais c’est la vacance qui est son vrai terreau.
Cependant, c’est chouette que des gens aient des savoirs encyclopédiques : ils les coupent en petits bouts dans des livres et nous lisons ces livres-là. Par exemple, les livres pour comprendre l’art. Passé et contemporain.
Donc je lis.
Exemple de commentaires sur l’Art contemporain dans les livres, sur une œuvre de Bruce Nauman, une banale photographie du visage de l’artiste crachant un petit jet d’eau ("Self portrait as a Fountain" 1966-1967 ! Un an pour faire la photo, c’est déjà un événement !) (*)
Commentaire, donc, du commentateur Marco Ménéguzo en direction des cons et des mal- comprenants (in "L’art au XXème siècle", Ed. Hazan) :
"En l’occurrence apparaît clairement l’ironie avec laquelle l’artiste transforme son corps vivant en une imitation des fontaines du passé représentant des personnages héroïques d’où jaillit l’eau.
Toutefois, cette œuvre est aussi un travail sur le corps, sur la manipulation d’une forme - le corps justement - qui peut être entendue à la fois comme instrument et comme champ d’expérimentation.
Un corps vivant qui crache de l’eau simule aussi un rapport organique avec l’"autre", une volonté d’union au moyen de fluides, ses propres sécrétions".

Un "Plic Ploc buccal" à vocation muséographique… Chaque fois que je ferai le con devant ma glace en me lavant les dents, je penserai, non pas à devenir président de la république, mais au rapport organique que j’ai avec l’"autre" au moyen de mes propres sécrétions. C’est quand même plus classe !
J’attends avec impatience de lire ce commentaire sur Truc ou Machine (c’est un jeu : ouvrez n’importe quel livre sur l’art conceptuel, l’"actionnisme" ou autres happenings et choisissez l’artiste) : "…il y a une probabilité écrasante que Trucmuche se foute de notre gueule, mais se foutre de la gueule du monde est un acte artistique majeur, et à ce titre, cet artiste est un génie. Célébrons Trucmuche."
Je suis convaincu que, avant d’être canonisé, Marcel Duchamp s’est beaucoup amusé de ce que les fats et les cons ont dit de lui, fait de ses œuvres, et de comment ils ont réussi jusqu’à faire enseigner ses boutades artistiques aux élèves des écoles des beaux-arts.
Jusqu’à le tuer en le sacralisant : c’est "l’effet horde" !

C’est dommage, car dans le fond, les œuvres parlent : laissez-nous les écouter peinard !
Tous les savants instruits de l’art, à l’instar de l’épicurien Michel Onfray, nous disent que pour comprendre l’art, il faut en apprendre le vocabulaire et la grammaire. Que c’est comme le chinois : pour comprendre, il faut l’apprendre.
L’art contemporain, c’est souvent comme le chinois : Une langue de mandarin.
En vrai, les installations et autres performances, c’est du théâtre de rue, de l’évènement éphémère, quelquefois du décor, mais en boursouflé côté commentaires, et réservé à la classe dominante. Celle qui sait. Et qui paie.
Mais comme décor, sans l’enflure, c’est top et bon à prendre !

Je lis tout ce qui me tombe dans la main.
Mon ignorance m’a fait le cadeau d’une douce occurrence : j’ai fait connaissance avec le mythe de l’ombre de Dibutades.
Ce fut un effet fort. De café.
Pour un artiste qui fleurte (la version française est plus jolie que l’américain "filtre" qui veut rien dire, alors que fleurte, ça a de la gueule, avec des fleurs, compter fleurette… Quoi ? Pas filtre ? Tu l’écris comment ?... Flirt ? Oui ben, pour moi, malgré une tentative déjà ancienne de m’y mettre, l’anglais c’est du chinois. Demande à Robert, notre Maestro, qui fait rigoler tout le monde avec ça !), qui fleurte, donc, avec les ombres depuis 20 ans et qui veut monter un spectacle appelé "L’atelier du peintre", il fallait que je me renseigne sur l’origine de la peinture.
Comment est né l’acte de peindre ? Comment est né l’art en Europe ?
Sympa, Pline l’Ancien a répondu à cette question (in "Histoire naturelle XXXV p.40).
Attends ! Je ne l’ai pas lu dans le texte, j’ai lu un livre de quelqu’un qui a lu ça (**) (en culture, je suis toujours l’homme qu’a lu la femme qu’a vu l’ours !).
L’anecdote raconte ce qui fut, jusqu’au XVIIIème siècle, le mythe fondateur de l’histoire de l’art occidental.
Ce mythe commence par la représentation d’une… ombre !
Ça te la coupe ? Moi aussi ! (Pour les nouveaux qui viennent d’entrer dans ces carnets, et qui ne connaissent pas le Cirque Plume, précisons que, depuis 20 ans, je travaille sur les ombres, et même précisément sur la représentation d’une ombre. J’aime ce qu’écrivait Pindare : "l’homme est le rêve d’une ombre".)
Voilà l’histoire :
Une jeune fille est amoureuse d’un homme, mais cet homme doit quitter la ville. Elle ne peut pas le retenir. Pour le garder un peu avec elle, elle dessine, sur le mur, le contour de l’ombre de son amant en train de partir.
J’imagine la scène : elle l’embrasse, et hop ! A l’aide d’un bout de charbon de bois, elle dessine derrière lui le contour de l’ombre sur un mur. Ou encore, de cette autre façon, elle dit à son amoureux "Bouge pas, pose tes valises, je m’en vas te dessiner…" (ben non, elle peut pas dire ça… parce que, je m’excuse, mais le verbe "dessiner", il n’existait même pas, vu qu’elle est juste sur le point d’inventer le dessin).
- Alors ? Elle dit quoi ?
- On n’a qu’à dire qu’on ne sait pas comment elle dit pour le mot "dessiner", mais ce qui est sûr, c’est qu’elle trace sur le mur le contour de l’ombre de son amour… D’un seul coup, elle invente le dessin.

Et son mec est parti ! Faut croire qu’il avait intérêt à ne pas traîner, parce qu’avoir une amoureuse qui invente le dessin par amour pour toi et te barrer quand même, faut avoir une raison solide de dégager, ou avoir sacrément peur des gonzesses.
Il se barre et, à elle, il ne lui reste qu’un contour de l’ombre de son aimé : le premier dessin de l’humanité (tu dis quoi ? …. ! Oui, bon, d’accord, aujourd’hui on sait que Pline l’Ancien n’a pas inventé la grotte Chauvet, mais c’est pas la question, c’était un Romain du temps des Romains, y a longtemps, avant autrefois même… tu me troubles avec tes questions, laisse-moi finir !).
La fille avait un père qui s’appelait Dibutades de Sicyone, c’était son nom. Pas "dix boutades" comme Marcel Duchamp, Dibutades comme Dibutades. Et son père Dibutades de Sicyone était potier à Corinthe et sympa.
Sa fille… (attends, là, je fais une digression, tu permets ? Sa fille, elle, c’est dingue : elle invente le dessin, le premier dessin de l’humanité européenne, et on ne connaît même pas son nom, avoue qu’à l’aulne de cette anecdote, Ségolène c’est quand même un progrès !).
Bref, la fille "qu’a pas de nom, c’est injuste" demande conseil à son père :
- " Papounet chéri, comment je peux faire pour garder mon dessin ? (À ce moment-là, hop, elle invente le nom, "dessin", c’est plus simple pour raconter l’histoire).
Son vieux, il est cool, il lui dit :
- "Attends, bouge pas, j’ai une idée". Comme il est potier, le Dibutades, il prend de l’argile et il recouvre le dessin avec l’argile, sans dépasser. C’est important, sans dépasser. Il laisse sécher (mais lentement, parce que sinon ça pète tout ! Une copine potière, Elisabeth de l’atelier "La belle Louise", qui m’a donné de la terre pour mes sculptures, avec laquelle j’ai fait des visages. Mais ils ont du sécher trop vite et tout a craqué. J’ai quand même fait cuire les pièces en petits bouts : c’est moderne, ça fait antique !). Donc Dibutades décolle l’argile, rien n’a pété (c’est un pro !). Et rehop ! Il la fait cuire.
Une fois cuite, il dit à sa fille :
- "Ben merde alors, toi tu as inventé le dessin et moi, v’la que je viens d’inventer le… la… il réfléchit… la "sculpture" !"
La fille et le père venaient d’inventer l’art occidental. Comme quoi, une fille amoureuse et un père sympa, ça suffit pour inventer l’art occidental, c’est pas compliqué !
Alors ils se sont embrassés, ont bu du vin raisiné (de Corinthe) avec les voisins qu’aimaient bien boire du vin, mais qui avaient bien du mal à comprendre l’art, forcément nouveau, inventé le matin même !
Rien comprendre à l’art nouveau, c’est pas nouveau.
Je ne sais pas si Pline l’Ancien l’a raconté dans son "Histoire naturelle" tout à fait comme je viens de le faire, mais l’anecdote a bien plu : elle est devenue un mythe et on l’a prise pour la vérité jusqu’aux Lumières.
Après, c’est Cuvier (qui était de Montbéliard, berceau d’une partie de ma famille) qui mit le doute en déterrant des dinosaures, et on a oublié la belle histoire de Dibutades de Cicyone et Spielberg a pu faire un film à grand succès.
Rien ne se perd, dirait Lavoisier, un pote à Cuvier.
Demain je vous raconterai peut-être comment Dieu a créé l’homme à son image, avec une poignée d’argile, puis la femme avec la côte de l’homme nouvellement créé : ça a bien plu aussi puisqu’on y croit encore aujourd’hui et que, même, on l’enseigne dans les écoles du Texas, où l’on croit que c’est Hollywood qui a inventé les dinosaures.
T’as qu’à voir que les croyances, y’en a pas que dans l’art contemporain !

Et l’Art est mort assassiné 3 à 4000 ans plus tard, en1914, à New York (à peine après la mort de Dieu, c’est la loi des séries), par le réformé Marcel Duchamp et, 2 ans plus tard, par une bande d’embusqués réfugiés au cabaret Voltaire à Zurich, ce qui leur a évité ainsi de se faire arracher les bras, les jambes et tout le reste, en Argonne ou à Verdun, comme leurs copains. Et ma foi, ils n’ont pas eu tort (une autre version dit que l’art est mort dans les tranchées, mais on n’a jamais retrouvé le corps…).
Toujours est-il que bien des artistes, après Duchamp et Dada, ont regretté de n’être pas de la bonne génération, celle des 6.000.000 de morts de la boucherie de 14-18.
Par dépit, certains ont mis en art leur gueule crachant de l’eau et autres sécrétions de leur corps.

Pour en revenir au Cabaret Voltaire, je ne résiste pas à un peu d’histoire :
C’est là que Huelsenbeck fit la déclaration donnant naissance officiellement au mouvement Dada. Elle commençait ainsi : "Nobles et respectés citoyens de Zurich, étudiants, artisans, ouvriers, vagabonds errants sans but de tous les pays, unissez-vous !".
Excédé par le boucan, Lénine, qui habitait à côté du cabaret, venait gueuler contre le bruit que faisaient l’art agonisant et les artistes bourrés (il baragouinait l’étranger comme mon grand-père polonais le français). Il a tout écouté, et a piqué la formule. Il a alors créé un parti dont la devise était : "Pour les taires de tous les pays unissez-vous". On connaît la suite : "Pour les taires de tous les pays" a fait fermer sa gueule à tous les intellectuels, artistes, nobles et respectés citoyens, étudiants, artisans, ouvriers, vagabonds errant sans but, et tout le reste, pendant des décennies de totalit-art-isme.
Quant à l’art, il est ressuscité d’entre les morts, le troisième jour, et avec Marcel, il est parti pour l’éther…

Mais comment vais-je m’y prendre avec toutes ces histoires pour en faire un spectacle ?

Bise à tous.

(*) Pour voir l’œuvre sur le net http: //military.coastline.edu/classes/art101/images/29-36.jpg

(**) In "L’invention du corps" de Nadeije Laneyrie-Dagen. Editions Flammarion

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