Carnets de création, Bernard Kudlak

La création d’après, la solitude et l’Est Républicain

mercredi 17 avril 2013, par Bernard Kudlak

La création d’après, la solitude et l’Est Républicain
Début avril 2013

Sur le plateau, Diane crée sa danse-trapèze avec les musiciens.
Les artistes à côté de moi, sur le banc bleu des gradins, visionnent la scène que nous avons travaillée il y a 2 heures.
Les cuivres sonnent.
La création s’avance.

Presque sans moi.

Je veux dire par là que cette création marche presque toute seule. Je suis en train de vivre le thème même du spectacle : le passage.
Malgré moi, je m’efface.
Une génération prend la place d’une autre. Cela est en train de se passer.
Ne pas le dire pour ne pas nuire la communication ? C’est sans importance : mon effacement, ma difficulté d’être dans ce spectacle comme je le fus dans les autres n’est pas importante, ce sont les artistes qui créent les spectacles.
Et l’écriture de "Tempus fugit ?" est solide.

C’est tout de même une expérience peu banale, douloureuse aussi.
Voici l’heure, me dit la vie, l’heure de laisser filer.
Lâcher prise. Elle apparaît plus souvent qu’à son compte.
Bien sûr, cette création est bâtie sur 30 ans de travail et de réalisations.
Et ce travail continue avec ma pause ressentie, mais pas partagée avec mes amis qui m’assurent que je travaille normalement.
J’entends du vent entre mes oreilles.

Situation idéale d’un homme arrivé assez loin pour apercevoir le bout d’une de ses routes.
Certainement idéale, sauf qu’il faut du temps pour s’y habituer. J’ai bien du mal, mais c’est ainsi, je ne peux que le constater, je suis un pas en arrière. En retrait légèrement. Pas comme d’hab. Pas du tout.
La création tourne pourtant. Et bien. Une partie sans moi. En tout cas je ne suis plus actif comme avant, le groupe prend le relais.
C’est inconfortable souvent. La peur aussi est présente dans cette expérience.
Mais je me dis que ce spectacle est un bon maître. Il me donne à penser. À me penser en cette situation.
Nous faisons un spectacle un petit peu "best of", il me faut le voir vraiment : on mélange nos souvenirs aux merveilles de la jeunesse.
Nous qui avons démarré sans rien savoir, sans rien avoir appris du cirque sinon sur le tas, la route, les nuages et l’amitié, nous sommes partageants avec des artistes qui ont appris tant de choses en tant de domaines du spectacle. Une génération de différence.
L’Autre en quelque sorte.
On a pris le thème de ce spectacle pour retrouver nos traces. Et (il faut le dire) dans la suite d’une année de danger au sein de la troupe qui prit fin en drame affreux pour Bob, nous avions besoin d’un thème à peine rassurant : nos souvenirs, votre futur, notre présent.
Je vous rassure, peine perdue ! Je suis tout sauf rassuré, comme à chaque création.

Le thème oblige au souvenir. Dans lesquels allons-nous piocher ? Un peu d’eau, un peu d’air, un peu de vent…
Et à chaque souvenir, un petit rappel nostalgique à Robert. Vivre avec lui cette création en pleine et dure solitude.
Mais l’ensemble promet, il faut juste que j’accepte ma nouvelle situation de laisser-faire.
Je joue à fond le thème comme un bon jazzman qui se serait converti au zen depuis peu.

Des nouvelles du siècle.

Loin de notre monastère, le canard local, l’Est Républicain, a fait vendre du papier au bénéfice, je suppose, de son propriétaire, le Crédit Mutuel, en racolant sur le dos du Cirque Plume.
Les faits :
En 2012, année très spéciale, le Cirque Plume a pris de gros risques pour assurer l’entreprise et les salaires (avec 17% de subventionnement, on n’est pas ce qu’on appelle dans la sécurité de la culture de service public !). Pour l’idée, suite à une série de circonstances dont je parlerai plus tard, nous avons été coincés à devoir monter une tournée très risquée cette année-là.
Et les risques n’ont pas payé. Mieux : ils ont consommé comme des perdants au bar du coin la paye des samedis soirs.
Bah, ce n’est pas la première fois de notre histoire.
Bilan comptable 2012 : moins 400 000 €. Aïe, mon dos.
(Je voulais vous en parler en janvier mais finalement on a choisi que pas, du coup on a eu les affichettes que je vais vous narrer ci-dessous.)
Bref, on a bouffé une grosse partie de ce que nous avions provisionné pour faire la création de "Tempus fugit ?".
C’est une difficulté. Une de plus… quelle année 2012 ! (le spectre du "sermon sur la chute de Rome" rôderait-il en ces temps euphoriques ? Augustin ne déconne pas ! Monique, Monique…)
Mais on gère et on va s’en sortir : nous n’avons aucune dette et le carnet de commandes est plein. On sera ruiné un peu plus tard, au moment du partage. Dans 10 ans.
Bien entendu, ça ne va pas être facile ! Et alors ? C’est facile pour tout le monde ?
On courbe l’échine et on bosse, pas de quoi faire des romans.
Mais L’Est Républicain a eu vent de notre réalité comptable du moment dans un couloir de la Drac. Et un journaliste a fait un papier.
Le titre de l’article racole : "le Cirque Plume dans le rouge". L’article ça va. C’est un non événement.
Fin.
Non, pas fin !
V’la que le Répugnant/Crédit Mutuel se met à coller dans tous les tabacs-journaux de la ville, en pleine création de notre nouveau spectacle, une affichette indiquant :
"Un trou de 400.000 € pour le Cirque Plume".
Et ta connerie, marchand de malheurs, elle est en déficit de combien ?
L’article réfléchi pouvait passer pour être destiné à susciter une réflexion sur la difficulté de créer, d’amorcer un débat sur le service public de la culture, sur l’art du cirque et sa marginalité au sein des beaux arts, du spectacle et des suppléments d’âmes estampillés.
Mais l’affichette alors ? Destinée à faire baver, commenter, cruelliser, appêtiser, abêtiser avec un chiffre à plusieurs zéros et un €uro au bout ?
Qui veut perdre des millions … ça c’est vendeur !

Dans notre situation, on sait qu’on doit faire des miracles (ça fait 30 ans que ça dure) alors, si en plus on doit aider financièrement L’Est Républicain/Crédit Mutuel à vendre du papier, pas de problème, qu’ils n’aient aucune inquiétude, on trouvera encore une petite pièce pour eux. Ça les rapprochera des punks à chiens de la rue piétonne.
La fraternité des gens dans le rouge.
Fin de la rubrique « Les casses bonbons »

Mardi 09 avril 2013

On continue, 2 jours passés après ces lignes : on a très beaucoup bien travaillé.
Les tubes de verres musicaux arrivent jeudi de cette semaine : 1 mois et demi de retard, mais bon, nous allons le rattraper.
Je reprends la main, puisque nous sommes dans la construction et que l’écriture devient acte.
J’aspire au Zen, mais je me sens mieux en acte… il y a encore du boulot vers la sagesse.
J’m’en fous, j’ai tout mon temps.

Le temps du cirque sur le grand bateau qui poursuit sa route.
En plein soleil.

Je vous embrasse,
Salut et Fraternité.
BK.


Ps : les tubes sont arrivés, on bosse à fond…

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