Carnets de création, Bernard Kudlak

Le raga des patates (extrait n°36)

lundi 19 avril 2004, par Bernard Kudlak

Mercredi 14 avril.
Tu vas pas me croire, j’ai trouvé une morille dans mon jardin. Jaune.
Alors je "suis été" en chercher d’autres le long de la forêt qui longe la rivière, mais j’ai rien trouvé. Quand j’avais visité la maison que nous habitons aujourd’hui, un vieux m’avait dit qu’on trouvait des morilles, dans le temps, le long de la Furieuse.
J’ai eu la visite d’une huppe, dans la cour du moulin. J’aime bien son nom latin : Upupa Epops, c’est rigolo. La huppe est l’oiseau qui conduit les oiseaux à la recherche de leur roi, dans "la conférence des oiseaux" de Attar, livre mystique et génial de la Perse du douzième siècle. Jean-Claude Carrière en a écrit un texte théâtral actuellement joué.

Une création, c’est inventer un spectacle avec lui. Le spectacle décide beaucoup de ce qu’il sera. Je suis sidéré toujours par la distance entre ce que tu imagines et comment l’ensemble naît. C’est une leçon d’humilité : un spectacle naît avec toi, mais de tout le monde. Même du monde extérieur.
Cependant des choix radicaux doivent être faits : telle scène n’est plus, l’ensemble des costumes doit être revu pour donner plus de lumière, …. J’ai l’impression de faire plus de choix radicaux que par le passé. Cette impression est due au fait que nous sommes un peu plus en avance que pour les autres créations où les choix se faisaient alors que le spectacle était déjà présenté au public.

Jeudi 15 avril.
Aujourd’hui et demain, nous finissons le spectacle.
Je veux dire que nous aurons vu tous les moments de "Plic Ploc". Ensuite il faut travailler ce qui ne marche pas encore et filer, filer, filer… Il nous manque la fin et des éléments du début. Quand je dis "il manque", je veux dire qu’ils ne sont pas encore tout à fait terminés.
On n’a pas de mémoire, quand une scène est en place, de l’énergie qui a été nécessaire à son élaboration. Ce qui fait que quand presque tout le spectacle est en place, nous sommes surpris par l’énergie que demande une scène à construire et à terminer. Hier nous étions épuisés à la fin de la journée. Epuisés d’avoir donné pour créer.
J’avais adoré apprendre qu’il fallait autant d’énergie pour faire passer un litre d’eau de 0 à 100° que pour le faire passer d’état liquide à l’état vapeur. Inventer un spectacle, c’est du même ordre. Le plus anthropique est de faire passer ce qui n’est pas à ce qui est. Ensuite, l’ensemble nous paraît aller de soi, depuis toujours.

J’arrive quand même à faire du jardin le week-end.
C’est un plaisir que d’aller à la coop agricole acheter une cagette de patates (des "charlottes"). Plaisir parce que tu discutes avec des mamies toutes ridées, qui cherchent les meilleurs plans, sont exigeantes et hésitent à choisir une variété encore jamais plantée.
Je les aime ces petites dames, elles me touchent, elles sont l’éternel, l’enraciné, la continuité des siècles. Dans notre société qui haït l’âge, la vieillesse, la solidarité, elles sont des résistantes. Dans la vie, pas dans la représentation de la vie.
Il y a 20 ans, j’avais organisé un concert de musique classique d’Inde du Nord, dans un tout petit village à côté de chez moi. Nos amis, le sitariste Shivu Taralagati, accompagné de Loulou (un tablatiste jouant également du tampura, qui organisait tout cela), étaient en tournée dans le coin et ont offert de jouer pour les gens de nos villages. L’année était pourrie à tel point qu’on devait aller chercher les vaches en barque, dans les lacs d’inondation.
J’avais fleuri d’épines blanches une petite église ronde comme une femme gravide, que le maire nous avait prêtée pour l’occasion. A l’heure du concert, elle était pleine de monde. Mes voisines et amies, Marie-Louise et Camille, étaient au premier rang accompagnées d’une autre dame âgée du village : qu’un vieil homme, un maître de musique vienne de si loin pour elles, les remplissait de reconnaissance. D’autant que l’Inde était un continent symbole pour ces catholiques ferventes.
Nous avions prévu un entracte pendant lequel les musiciens expliquaient leur musique et présentaient leurs instruments, invitant le public à s’approcher de l’orchestre. Mes deux copines, accompagnées de leur voisine, se précipitèrent. Quel mouvement pour ces vieilles dames paysannes (qui, bien que fort âgées, cultivaient encore leur jardin) ! Pétillantes et curieuses, elles prirent les mains du jeune musicien, pour observer… la géographie de ses cals et la comparer aux leurs… de mains, de cals. Elles étaient compétentes, les vieilles dames, mes amies, dans la solidarité des mains marquées par la répétition des mêmes mouvements, des mêmes tâches. Elles connaissaient leur affaire.
Ainsi, dans cette petite église le long de la Loue, à travers le temps et l’espace, un jeune homme indien et trois vieilles paysannes éblouies partageaient, à travers leurs mains, leur commune humanité.
Je reçus ce geste comme une offrande.
Depuis, le temps et son œuvre sont passés, mais j’ai toujours grande tendresse pour les vieilles dames qui choisissent leurs patates à planter. C’est comme une musique de raga.

Et tout mon espoir est de partager avec notre public ce type d’émotions.

Vendredi 16 (avril, toujours…).
Dans le même type d’émotion et de confiance dans la vie, je suis allé voir un film hier après le filage de 40 premières minutes de "Plic Ploc". Au passage je vous avoue avec un plaisir rougissant que le spectacle s’est totalement invité au filage hier et que je suis très content du résultat, nous sommes dans les temps et les répètes se déroulent dans une grande sérénité de travail. L’émotion au rendez-vous. Yaooooo !!!
Le film maintenant.
C’est un documentaire/fiction sur un travail d’atelier de danse effectué avec des détenus, à la maison d’arrêt de Besançon, par Franck Esnée (qui en ce moment est assistant à la mise en scène de "Plic Ploc").
Franck a fait un travail remarquable sur le mouvement, sur le contact, la conscience du corps, de l’autre, de soi dans ce milieu carcéral où le contact est un tabou absolu et où les humains crèvent de manque de contact.
Dans une maison d’arrêt, des détenus ensemble dans un local carrelé vont, pendant une semaine, tous les matins, se réunir pour danser. Pour un projet de danse. La plupart n’ont aucune idée de ce qu’est la danse, sinon en boîte, aucune idée de se mettre en action de danse, avec d’autres mecs, en plus, dans une prison.
L’humilité et la disponibilité de Franck, sa générosité, font que le groupe se construit et les hommes tombent des barrières, lâchent des inhibitions et se lancent.
Et dansent.
Le film raconte ce genre de miracle, traduit cet envol avec une image constamment solarisée, un montage sonore présent et une musique belle et efficace qui nous dit que le film est une interprétation de la réalité d’un travail qui s’est effectué sur 5 années, par des sessions d’une semaine - les gens changent souvent dans une maison d’arrêt.
Ce film est impressionnant. C’est un film sur la liberté et la prison. Celle décrite, bien entendu, mais aussi, mais par delà, sur les nôtres, de prisons, nos prisons d’humains. Des détenus provisoires d’une maison d’arrêt nous invitent à briser nos barreaux, nous montrent comment, eux, les privés de liberté, se sont autorisés la liberté suprême de se sentir libres dans leurs corps, avec d’autres.
Et ça dans le milieu où cette liberté est la plus taboue. La prison.
C’est bouleversant.
Le film a été tourné par François Royet, les ateliers danse conduits et animés (Aminé !) par Franck Esnée : Franck a tant de talent qu’il pourrait animer un projet danse contemporaine dans la maison de retraite d’un monastère trappiste (le projet est en cours, Jean Polski songe à s’y inscrire !). Pour quand on aura fini la création de "Plic Ploc".
Vous qui me lisez et qui dirigez un établissement culturel, prenez connaissance de ce petit bijou d’humanité. Faites-le tourner ! (contact : François Royet - Théâtre de l’Espace, Scène nationale de Besançon. Tél : 03 81 51 03 12)

Rudement bonne semaine, j’aborde le week-end serein. Pour me faire un cadeau, je vais planter des asperges (pas de grivoiserie, merci !).

Lundi 19 avril.
Je n’ai presque rien fait du week-end, j’étais claqué. La huppe est revenue, un chevreuil saoul de jeunes bourgeons hallucinogènes est venu se promener dans le jardin, un mâle assez gros et pas inquiet du tout.

Aujourd’hui, travail sur la fin du spectacle : nous aimerions filer le dernier tiers de "Plic Ploc" demain àprèm, puis filage de tout le spectacle mercredi ou jeudi selon l’avance des séquences à régler.
Nouvelle musique pour le cadre coréen qui enfin semble coller. Ça part de Monk, ça va vers la Nouvelle Orléans en passant faire un tour chez Tex Avery, mais en gardant un coté incontrôlé : vu le sourire de Laura et Marc en répétant, on se dit que le filon est bon.
Il est 19 heures :
Laura fait des sauts et tombe sur une pile de matelas jaunes et bleus, Robert tricote à son piano avec Lolo à la basse, Maëlle sur son tuyau d’arrosage jaune danse chaque retour sur terre. Dans un coin découvert des coulisses, Guyom jongle-contact avec une balle jaune elle aussi, derrière lui un gros rond rouge de ballon gonflé. Dans les cintres, Fabrice monte et descend pour déplacer des projecteurs. Un petit nuage de magnésie entoure les épaules de Mark, la langue nasillarde de l’anglais d’Amérique du Nord accompagne chaque figure au cadre. Nicolas, en costume d’eau, entre traînant ses pieds nus sur le plancher pas très propre. Dom (régisseur plateau) le rejoint, ils parlent technique pour les jets d’eau dont la répétition commence…d’ailleurs au moment où j’écris cela, les jets jaillissent. T’y crois pas ? Ben tu devrais ! Je claviette sur les genoux, assis dans les gradins. Fabrice vient me parler d’un détail du travail d’aujourd’hui, je me retourne et j’aperçois en même temps Nadia qui vient voir les costumes dans les éclairages du plateau. Elle s’assied dans les gradins derrière moi.
J’arrête là. Je dois voir avec elle les costumes de Dom, Chouchou et Geoffroy, les trois techniciens plateau.
Voilà un bout, en direct, de la vie de la troupe après le travail collectif.

Bien à vous.

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