Carnets de création, Bernard Kudlak

Le yoyo (extrait n°33)

jeudi 25 mars 2004, par Bernard Kudlak

Vendredi 19 mars 2004, matin.
Une création est un yoyo : un jour en bas, un jour en haut, car nous anticipons parfois un peu vite sur ce qui devrait être en place.
Je vous explique : à l’issue d’un après-midi de travail, nous réussissons à avoir une scène qui tient debout, à force de l’avoir modelée.
C’est le jour haut.
Ayant fait la même chose pour un ensemble de scènes, nous mettons le tout bout à bout, dans un semblant de filage. C’est ce que nous avons fait jeudi.
Intellectuellement, c’est parfait, car nous voyons se mettre en place ce que sera le spectacle.
Cependant, dans le réel, nous éprouvons de la frustration à l’issue de la répétition : frustration de constater -nous le savons pourtant- que ce qui était en place à l’issue d’une journée de travail ne se révèle pas acquis. La mémoire des gestes n’est pas encore là (et pour cause), l’ensemble devient une mécanique et non un jeu.
C’est le jour bas.
L’ensemble qu’on imaginait déjà être du spectacle n’est en fait qu’une étape de réalisation.
Et à cette étape apparaissent les vraies faiblesses de la mise en scène, ce que je n’ai pas vu à l’étape précédente pour cause de "petit bout par petit bout".
Rien que de très normal dans la construction. Mais tu voudrais toujours être plus loin. Pour être rassuré.
D’autant que tu convoques la costumière et son équipe qui ne peuvent -comme je les comprends- rien dire d’utile. Nadia dit simplement : "J’ai rien compris !".
Merci… Sur le coup, autant le dire : ça fait chier d’entendre des commentaires pareils ! Mais ils ont le mérite d’être clairs.
Puis ensuite, on comprend ce qui n’est pas compréhensible. Et si c’est pas compréhensible, on peut pas comprendre, tu comprends ?
Cette étape de travail est faite pour cela : remettre du sens et de l’ordre dans ce qui se construit. En effet : ici plusieurs actions en même temps, là des bout à bouts d’interventions de tout le monde, nuisent à la clarté. Nous en parlons tous ensemble. Et puis on rentre à la maison.
Et là, la mécanique du cerveau et de l’obsession se met en route jusqu’à l’arrivée d’un développement nouveau. A vrai dire ne pas tant changer de choses, mais choisir vraiment et ranger les idées et les actions, trier et ordonner les entrées et actions de chaque personnage pour les éclaircir. Et puis également regarder en face tous les moments où nous avons dit : nous verrons plus tard.
Plus tard, c’est maintenant !
Donc confier les morceaux de percussions (aux gamelles, aux balais, aux jets d’eau) à Patrick et Nicolas, parce qu’en fait, Robert est un peu à la bourre sur la composition pour notre orchestre classique.
J’en rajoute encore une couche : nous avons filé un peu plus d’un tiers du programme, et ce tiers-là fait une heure. Nous voilà partis arithmétiquement pour trois heures de pestacle !

Pareil, pas d’affolement, nous avons juste de la matière en trop. Normal c’est comme un bronze qui sort du four : il faut ôter la matière excédentaire et polir le tout pour le rendre présentable.
Un bronze… : n’y voyez pas des effets de scatologie, mais simplement la matière d’airain qui sert aux sculptures et autrefois à couler des canons.
Et l’airain, un coup d’aile d’oiseau ne l’entame même pas.

Il faut dire que l’écriture d’un spectacle de cirque comporte une grande phase physique.
Une écriture en acte, dans les actes. Et non pas sur le papier comme pour une pièce de théâtre.
En acte, parce que toutes tentatives narratives classiques se soldent par un échec essentiel : le cirque crée des situations dans lesquelles il existe. Il ne raconte pas ces situations, il les vit.
Pourtant nous sommes au spectacle et non dans la vie courante. Alors nous devons jongler entre les effets de temps réel et de temps narratif.
Et tout cela dans un spectacle qui n’a pas réellement de dramaturgie, mais plutôt des évolutions de situations, des créations d’univers et de mondes qui résonnent les uns avec les autres.

J’ai rédigé un nouveau déroulement, pas très différent de l’ancien mais fondamentalement pas pareil. Pour entrer plus vite dans le vif du sujet et mieux servir les personnages. Belle ambition ! On dirait un programme électoral.

Je vais aller bosser. Comme je ne vous enverrai pas ce texte tout de suite, je vous raconte la suite demain.
Atchao.

Reprise du journal, après la journée de travail.
Nous avons repris, reprisé les scènes pour les rendre plus claires. Le temps passe vite, vite. Et nous avançons à petits pas. Mais nous avançons, et ce qui devait rendre plus clair a rendu plus clair. C’est clair ?
Mais la clarté a posé de nouvelles questions, auxquelles nous avons travaillé pour y répondre. Et tout ça c’est du temps, du temps…
De comprendre et bien intégrer la nature du jeu de chacun et comprendre les actions est un gros boulot. De chaque moment. Et puisque c’est la moelle même du spectacle, conditionnant le jeu et le sens, nous ne pouvons pas dire : "On verra plus tard". Alors on traite jusqu’à ce que nous arrivions à nos fins.

Ce matin, nous avons mis en place la structure musicale et scénographique du numéro de Guyom sur un mini trampoline et par-dessus la batterie au moins une fois. La musique est celle que nous destinions à la bascule, mais qui est liée au "voleur de batterie". Bref, ça colle comme ça et nos percussionnistes planchent sur une autre structure musicale pour la bascule. D’autant que la planche, quand elle frappe par terre pour envoyer les acrobates au ciel, fait un sacré boucan. Elle percute.

C’est le week-end. Repos. Grand besoin de souffler.
Ramassé une couleuvre verte et jaune écrasée dans le chemin et vu un couple d’aigles qui tournait au-dessus du fort Belin. C’est toujours le printemps : l’épine noire et les pêchers sont prêts à faire éclater leurs fleurs.

Encore un truc, un "errata" pour une coquille qui s’est glissée dans mon dernier texte sur l’obsession que j’ai que tous participent au financement du spectacle vivant : les non-cotisants aux ASSEDIC sont bien évidemment les plus nombreux dans les salles de spectacles, beaucoup plus que les cotisants. Et non le contraire (comme cela a été écrit par erreur). C’est culturel.
Vous rectifierez vous-mêmes, on rappelle pas les copies !

Je suis assez content de pouvoir tenir mon journal et de vous faire partager toute cette création, mais je me demande si je suis clair. Parce que pour vous qui ne voyez rien, ça doit pas être facile.

Lundi 22 mars, matin.
Pas de faits notables pendant le week-end, sinon un autour qui tournait au-dessus de la forêt et qui nous a fait le plaisir de s’approcher assez près de nos jumelles. Le bruant jaune est arrivé et prend possession des ronciers.
J’ai construit un petit moment entre Laura et Maëlle, au début du spectacle. Mais cette dernière a raté son train ce matin : la scène attendra demain.
Entre le conceptuel et la relation au public, un spectacle qui n’existe pas encore fait du funambulisme.
On est la dernière semaine de mars, ou pas loin. La bouilloire ne va pas tarder à siffler !

J’ai rien dit sur les élections ?
On y va : content de la hausse du taux de participation, atterré par le score du Front National en Franche-Comté (18,68 %).
Il y a un fait qui reste en travers la gorge de pas mal de Franc-Comtois, et donc de la mienne, que le score très haut du F.N. aujourd’hui vient rappeler : il y a 12 ans déjà, le militant nazi Roland Goguillot Gaucher (dit R.G.), cadre du F.N., directeur de National Hebdo, journaliste et ancien militant actif du parti de R.N.P. de Marcel Déat qui n’a rien renié de ses idées, était élu sur la liste F.N., envoyé par Le Pen en Franche-Comté.
Ce journaliste nazi et antisémite virulent, entre autre appel au meurtre de résistants ou de juifs, a par exemple écrit :
- 22 avril 1944 : "Se décidera-t’on à dresser des listes d’otages et des poteaux d’exécutions ?"
- 8 avril 1944 : "La législation anti-juive pêche par de graves défauts, elle n’est pas suffisante, elle n’est pas appliquée."
- 29 juillet 1944 : "Il faudrait des représailles, des otages, des expéditions punitives".
- En 1982, il déclare : "j’ai écopé de 5 ans de travaux forcés pour des articles publiés dans "Le national populaire" dans la dernière période de 1944, articles que je me suis refusé à désavouer."
Ce qui a le mérite de la clarté…
Aux régionales de mars 1992, 24.044 électeurs du Doubs élisaient un nazi encore fidèle à ses idées. Trois élus F.N. démissionnèrent contre ce fait, Le Pen trancha pour le 3ème de la liste et choisit le nazi*. Première séance de l’assemblée régionale, R.G., doyen de l’assemblée, aurait dû faire le discours d’ouverture. Les membres du Conseil régional tenaient tous devant eux, le portrait d’un résistant franc-comtois fusillé, mais R.G. n’est pas venu, si ma mémoire est bonne. Une manifestation contre la présence d’un authentique nazi élu à la région se rendit à la citadelle de Besançon, à l’endroit où les résistants étaient fusillés par les chers amis de Monsieur Gaucher et à l’appel de son journal d’alors "Le national populaire".
Un autre détail : Goguillot Gaucher siégeait à la commission culture du Conseil régional…
A l’élection suivante, en 1998, le président Humbert refusa de s’allier avec le F.N. et un compromis avec l’opposition (il y avait égalité des voix !) permit de se passer de l’arbitrage du parti extrémiste.
Saperlipopette, j’ai fait de l’histoire !

Hier soir, j’ai regardé les commentaires à la télé : beaucoup d’aboiements, peu de vérités, rien sur les enjeux régionaux. J’ai particulièrement remarqué un roquet agressif : si vous en avez remarqué vous aussi, mettez le nom qui vous convient…
Encore une remarque : en Poitou-Charentes, les commentateurs ne peuvent s’empêcher de glisser que la femme du chef du P.S. a battu la candidate du chef de la majorité. Ça doit les faire chier que ce soit tout simplement des femmes politiques qui font leur métier et leur devoir. T’imagines si, quand Chirac a été élu avec 82% des voix (dont il semble n’avoir que faire aujourd’hui), la presse ou les commentateurs avaient titré : "le mari du conseiller général Bernadette Chirac élu Président de la République"… ça aurait eu de la gueule !

Mardi 23 mars.
Chaque jour, on avance beaucoup. Le moral remonte, le spectacle se construit.
Mais la musique de la bascule pour "le voleur de batterie", ça va pas du tout ! Alors on reprend le travail, et c’est pas très agréable pour Bob que le 13 temps ne fasse pas facilement danser… Puis on tente à l’impro des musiques (enfin, quand je dis "on"… ce sont les musiciens !), et là sort un truc super, qui convient, qui est en phase et même marrant : à entendre cette musique inhabituelle chez Plume, les ceusses qui bossaient à la technique sous le petit chapiteau ont rappliqué dare-dare, convaincus qu’il se passait quelque chose d’important sur le plateau.
Donc, à la suite de ça, nous avons remis la musique de la bascule sur le numéro de bascule, et ben t’y crois pas, Benoît : ça fonctionne parfaitement. Bravo Robert !

Jeudi 25 mars.
Il ne nous reste plus que quelques moments, 3 environ, à créer et nous aurons vu la totalité de ce qui fera "Plic Ploc". Pour la construction, c’est presque fini, pour le fignolage et la maturation, c’est pas commencé ! Mais à partir du milieu de la semaine prochaine, je pense que nous passerons à la phase de finalisation.

Toute la vie passe aussi vite qu’un mois en création… j’ai beau le savoir depuis l’enfance, j’ai du mal à m’habituer.

Il est 10 heures, je pars au chap.
Je vous embrasse.

* Les faits et déclarations de R.G. sont extraits du livre de Joseph Pinard "Du noir au rouge" (Edition Cêtre).

Vous êtes ici : Accueil du site > Archives > Carnet de création de "Plic Ploc"
| | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0