Carnets de création, Bernard Kudlak

Les Canards

mardi 12 mars 2013, par Bernard Kudlak

Les canards, les Audi, les camés du Tour de France et cent vingt millions d’années.

Y ‘a pas à dire, quand ça va bien, c’est plaisir.

Et la préparation de l’espace scénique, des éléments techniques fondateurs du spectacle, l’air comprimé, les objets du spectacle, le piano suspendu, le gril technique et les techniques d’accroches dans le double plancher, ça roule. Plein d’idées et les problèmes qui se posent trouvent solutions ingénieuses.

Une belle ambiance dans le chapiteau, et du côté de la musique, c’est nickel aussi. Pas de canards.

On ne doit pas le dire pour cause de superstitions mais ça baigne plutôt, jusque-là tout va bien pour cette nouvelle création. Notons aussi bien entendu qu’il ne faut pas être superstitieux, ça porte malheur.

Le Doubs paresse au pied de notre grand navire jaune (canard), à cinq minutes à pied du centre-ville de Besançon.

Il ondule lentement. Le Doubs, pas le chapiteau. Et les canards aussi.

Les colverts en livrées de printemps étincellent.

En regardant les si jolies plumes mordorées des mâles, je pense à son lointain ancêtre des oiseaux, un fossile datant de quarante-sept millions d’années, cité par Ameisen dans "Sur les épaules de Darwin", sur lequel on a retrouvé la présence de plumes irisées. (Je me demande comment ils ont fait pour voir ça). Mais ce n’est pas tout, en 2001 « ils » ont retrouvé la présence de plumes irisées dans un fossile d’un petit dinosaure, le microraptor, de la taille d’un corbeau, qu’« ils » ont daté de cent vingt millions d’années. Tempus fugit, tout de même quand on y pense.
Et Ameisen dans ce chapitre sur les oiseaux, cite « la conférence des oiseaux » de Farid-ud-din Attar, livre qui m’est cher :

Comment le splendide Symorg apparût-t il aux vivants ?
Ce fut au royaume de Chine.
Il envahit soudain le ciel, nul ne l’avait encore vu.
De son corps tomba une plume.

Le livre raconte le voyage de la huppe et des oiseaux qui cherchent un roi, un dieu, qui cherchent Symorg, et au bout de leur quête, après avoir franchi cent mille voiles, ils trouvent Symorg, et Symorg est et ce qui est, c’est eux.

En ce lieu, il ne restait plus rien, ni discours, ni chercheur, ni guide, plus rien, plus trace même de chemin…

C’est tout de même dingue ce que peut contenir d’histoires, les plumes mordorées qui nous enchantent depuis la tête d’un canard colvert, sur le Doubs, à côté du chapiteau !

D’autres aussi, si jolis.

Deux couples de fuligules morillons dont le mâle est joliment frimeur dans sa tenue stricte, noire et blanche, avec son bec bleu, son œil jaune solaire et sa houppette noire gominée, se nourrissent de soleil et de trucs pas ragoûtants qui traînent dans la rivière brunasse.

Plus loin, des harles bièvres qui, je viens de l’apprendre, nichent dans les falaises de la citadelle. Ces oiseaux coiffés punk, au bec fin, blanc et vert pour le mâle, gris et orange pour la femelle, sont d’une beauté qui enchante. De-ci de-là apparaissent et d’une culbute s’évanouissent, les bille-culs : ces petits grèbes castagneux plongent sans cesse le cul par dessus tête et disparaissent pour un instant, retrouvant l’air bien plus loin ; à vous de chercher les bille-culs.

C’est le plaisir de la pause.

Allez, j’ajoute aussi au-dessus des collines d’en face, quelques thermiques dans lesquels jouent les rapaces, ici sept, huit buses, hier cinq milans, royaux. En face les hérons sur les arbres, l’autre jour, une grande aigrette. Bien sûr aussi des freux, des corneilles...

Depuis dix mille ans, (pendant la dernière glaciation, ce dut être différent !) ils passent, ils s’arrêtent, ils vivent avec nous, on les regarde et on dit :
« Tiens voilà le printemps qui nous vient ! On se réjouit de cela. La vie reprend. Le monde se réveille. »
Ce n’est pas bien nouveau, c’est toujours aussi merveilleux. On est peut-être un peu naïfs non ?

J’ai souvent dit que nous créions nos spectacles dans le tissu vivant de cette beauté. Je le pense toujours.
On fait du cirque campagne, du cirque nature, du cirque émotion sur le vol des oiseaux et la beauté d’un œil d’épervier qui guette les passereaux au nourrissage d’hiver sous les ramures de la tonnelle de la cuisine. Tonnelle d’autrefois, de vieille dame. (Jamais ils n’ont pu pécho une mésange ces magnifiques-là).

On crée avec l’envie du monde vivant.

Celui-là qui, si fragile, se fait dégommer sous nos yeux à la vitesse des infos sur une toile d’internet ou celle de la merde de porc sur une plage de Bretagne quand l’algue verte ravigotée fait place nette. Comme les humains industriels, de la terre, tout pareil, place nette.

Pour le pognon, pour rouler en Audi, et autres conneries, en hélicoptère aussi. Pour la frime, pour faire semblant d’être les maîtres du monde. Connards de maîtres du monde qu’on est. Notre espèce invasive, agressive détruisant tout autour d’elle, me porte aux nerfs quelquefois. Tristesse.

Le monde me sidère, je vieillis. C’est le thème du spectacle ? Que nenni !

Frime partout, tricherie partout, culte du pognon, de la cupidité. Depuis toujours, c’est vrai mais maintenant, la façon industrielle forme une nouvelle normalité morale. La cupidité. On a eu un vilain canard de président- Nicolas premier, qui développa cette idéologie-là avec un talent certain à la hauteur de ses appétits.

Le sport totalement miné par la mafia, le fric et la frime. La came. Trente ans d’applaudissements tous les étés à encourager les junkies à vélo du Tour de France. Misère. L’agriculture industrielle, mensonges et les lobbys de la chimie leurs complices, mensonges, et l’industrie chimique et pharmaceutique, mensonges, et l’industrie alimentaire, mensonges... et les Français sont des veaux, hein Mongénéral ? Ou peut-être les veaux ne sont-ils plus que des carcasses de chevaux. Du "minerai", si ça se trouve.

Les écolos ? Pfuiiiiit... pschitt aurait dit Jacques Chirac (homme politique, Président de la république française, condamné petitement pour une corruption qui lui permit de le devenir.) Pschitt...

Bon voilà, un coup de blues à cause des canards. Avec un o au début, je blues aussi.

N’y a-t-il pas assez de merde dans le Doubs qu’ils continuent à narguer le progrès, les canards ? Sont pas encore morts ? Tristesse. Le Doubs est totalement plombé au pyralène, comme le Rhône. Polychlorobiphényle qui servait à refroidir les transformateurs électriques. Y ‘en a partout.
Poison intense, il est, prenez de l’air, Toxique, Ecotoxique, Reprotoxique (Vivant, t’es niqué pour te reproduire). De 1930 à 1987, on en a gavé nos fleuves et nos rivières en échange du progrès électrique et de notre mort, à nous riches du monde, qui recule à grands pas et remplit les asiles.
On n’en entend jamais parler du pyralène, juste qu’il ne faut plus manger les poissons. Cette saloperie est non dégradable et s’accumule le long de la chaîne alimentaire. Heureusement, il nous reste la consommation industrielle de chevaux intoxiqués.

Donc avec notre fuel qui brûle à fond la caisse pour chauffer les répétitions sous une toile mince et ridicule - autant chauffer un coin de ciel - on va donner des leçons d’écologie...
Ben oui tu vois, on nage aussi, comme les canards. Sans o. Et avec quelquefois.
Mais dans le fond, on est content. De regarder les canards, de répéter dans le ventre du nôtre. D’être vivant et de sentir le printemps. D’avoir des idées.
De voir une plume, du ciel, nous arriver.
D’être jeune... Surtout vous.

Et puis en plus Savary est mort aujourd’hui. Jérôme, celui qui se prenait pour Molière. Je dois dire qu’il y a quarante ans, je crus aussi qu’il était Molière. Ça m’a fait triste. Pas qu’il ne fut peut-être pas Molière, mais d’apprendre son décès.
"Le grand Magic Circus et ses animaux tristes", c’est la famille, cette famille-là n’est pas pour rien dans l’existence du Cirque Plume et de bien d’autres.

Salut l’artiste prend ton cornet et si tu vois Robert, jouez un peu pour nous, pour le printemps et pour les canards.
On vous embrasse tous les deux. On va continuer un peu notre route au bord du monde.
Dans le vol des oiseaux et le chaud du soleil.
Dans la poignée de terre de taupinière qu’on laisse couler sur nos godasses pour entendre une petite musique de poignée de terre de taupinière qui coule sur nos godasses.
Pour l’amour et l’amitié. Pour la vie.

Salut et Fraternité.
BK

Ps : des nouvelles des Bestioles cette semaine.

Ce jour de correction de ce texte, 08 mars 13, jour des femmes, le journal "Le Monde" nous apprend que c’est officiel :

  • Le tigre de Tasmanie a définitivement disparu des espèces vivantes sur notre terre d’aujourd’hui.
  • Les derniers grands singes sont victimes de tueries et de trafic intenses, 3000 victimes par an.
  • La mort de l’ours Polaire vient d’être signée :
    « Jeudi 7 mars, les États réunis à la conférence de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), qui se tient à Bangkok jusqu’au 14 mars, ont rejeté la proposition des États-Unis et de la Russie d’interdire le commerce international de cette espèce emblématique, sous la pression du Canada ». L’Europe s’est écrasée pour ne pas menacer les liens de commerce avec le Canada. Branleurs.

Tout ça pour les sous, bouffer du cheval, s’offrir des Audi et des hélicoptères. Je me demande la gueule qu’auront les fossiles d’Audi dans 120 millions d’années. Mordorés ?

Morts de rire ? De mourir ?

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