Carnets de création, Bernard Kudlak

Les coïncidence, les langues, les étrangers et les proches (extrait n°17)

mardi 27 mai 2003, par Bernard Kudlak

Mercredi 14 mai 2003.
Je ne sais pas combien il y a de patronymes d’origine française en Amérique du nord.
Autour d’un lac dans le Massachusetts, lors d’une réunion de famille de mon ami le peintre Paul Rossi, un de ses oncles me dit :
- You’r french ?
- Yes, I am !
- My mother is french (ce qui veut dire, dans ces coins là de grosses batailles Iroquois Hurons Anglais Français , qu’elle est francophone d’Amérique du nord).
- Fantastic ! je lui réponds, my mother too ! (bise, Maman !)
- She named Duroy, continue-il
- Fantastic, my mother too !! lui reréponds-je. Synthétique.
Le père de Paul était italien. Du coté de sa mère, ses grand-parents étaient amérindiens, des Mi’kmaq (singulier "Mi’kmaw"), mais sa grand-mère avait une mère qui avait une mère originaire d’Europe. Elle descendait le Saint-Laurent sur un iceberg avec sa famille, fuyant la famine ou la guerre, quand elle a rencontré un monsieur Mi’kmaq : l’arrière grand-père de Paul. Cette dame venait d’Ecosse. Elle était née en France. Où ? Je te le donne Emile : à …... Besançon !!
Voilà comment une poétique de la vie des migrants vient nous parler, par dessus le temps et l’espace. Coïncidence, parlante ou non.

L’autre jour, pendant les journées castings de "Plic Ploc", je vais assister à un spectacle, au théâtre de Feyzin (69), laousque nos amis Macocco et Lardenois (bise, en passant), qui dirigent le théâtre, s’en font virer pour être remplacés par rien (le long de l’autoroute qui me menait vers Lyon, il y avait des tas de pierres qui, dans le soleil couchant, ressemblaient vraiment à des tas d’or, c’était beau et magique, on s’attendait à voir arriver des nains de jardin et leurs brouettes pour ramasser tout ça !). J’y allais pour assister à une représentation de "Les sublimes" mis en scène par Guy Alloucherie, aussi pour rencontrer nos québécois Frédéric et Martin qui jouent dans ce spectacle : vu qu’ils venaient de passer une audition pour "Plic Ploc", j’avais envie de les voir en spectacle vivant.
Le spectacle, très intéressant au demeurant, m’a scié : la colonne vertébrale de celui-ci est qu’Alloucherie raconte sa vie comme on raconte la nôtre dans nos "douches" de "Récréation" : une parole intime directe.
Coïncidence ou champs de forme ? (Tiens, à propos, on entend plus trop parler des champs de forme. Passons…). Mais surtout, ce qui m’a troué le cul, c’est que quand il racontait sa vie, je l’entendais raconter ma vie. Merdre alors !
Nous venons du même milieu, avec des pères ouvriers, anciens militants au franc-parler (bise, Papa !), pour lesquels notre chemin est un peu martien.
Genre : Alloucherie, il dit "L’autre jour, mon père me dit comme ça : - ton frère va de plus en plus mal, tu vas bientôt pouvoir l’embaucher dans ton cirque".
J’aurais pu l’entendre !! Pas que mon frère aille mal (bise, Pierre), mais pour le cirque !
Remarque, celui de Jean-Marie Jacquet (bise, Jean-Marie), de père, ancien prisonnier de guerre en Allemagne, c’est bien aussi : à la sortie de "Toiles" (un de nos spectacles) , Jean-Marie va voir son père assis au premier rang dans son fauteuil roulant :
- Alors ça t’a plu le spectacle ?
- Oh oui c’était super, j’étais assis à coté d’une dame alsacienne, j’ai pu parler allemand pendant tout le spectacle…". Bilingue le Milo !!
Après le spectacle d’Alloucherie, on a un peu parlé ensemble de la problématique particulière de nos vies d’artistes. Nos chemins sont si semblables !
Guy, va falloir qu’on fasse une délégation syndicale de fils d’ouvriers militants politiques, syndicaux, ou anciens combattants, touchés par le théâtre et le cirque (les fils, hein, touchés, parce que les pères, le théâtre ou le cirque, ils leur préfèrent la pêche à la ligne).
La lutte des classes, c’est peut être plus à la mode, mais il est temps de classer nos luttes contre les névroses de classe : tu va voir, ça va devenir cool... plus lutter pour être sûr de ne pas être sur le mode "classe".
Dans la délégation, on prendra Jacques Livchine comme fils de prolo "honoris causa". Depuis le temps qu’il en rêve…
Jacques, bon sang, depuis le temps que je rêve que tu dises un mot sur moi dans tes conneries, je suis obligé de commencer : je sais, la bienséance veut qu’on honore d’abord les anciens, mais est-ce bien révolutionnaire ? (bise à vous tous, les Croque raves ! Croque rave : habitants d’Audincourt, où est installé le théâtre de l’Unité).

Etre inculte expose à des déceptions.
Quand j’ai parlé que je voulais faire un concert de métronomes pour "Plic Ploc" à Raoul Lay, le chef d’orchestre de l’ensemble Télémaque (avec qui j’ai mis en scène une version de "Variété" de Mauricio Kagel), il m’a répondu : "Trop tard ! Ligeti a fait une symphonie pour cent métronomes en 1962 !"
J’ai été déçu ! Ah l’orgueil !
Voilà qu’on fête les quatre vingts ans de ce grand homme dont le destin, les engagements et les refus en font un homme dont on admire le parcours : apatride et citoyen du monde, étranger partout, étranger nulle part. Il ne me reste qu’à découvrir sa musique. Raoul ! Tu m’aides ? (bise, Raoul !)

Et Plume va faire sa version avec des métronomes. La liberté, c’est grand comme le ciel.

Je vous écris du train qui nous emporte vers Nantes, j’adoooore écrire dans le train qui nous emporte vers Nantes.
C’est la grève de la rue qui gouverne pas. On a fait la jonction gare de Lyon - gare Montparnasse un peu en stop et beaucoup à pied dans la rue.
Puis on a raté notre train.
Alors on a pris le suivant.
C’est vachement intéressant ce que je vous raconte ! Je vais faire comme ma voisine d’en face : dormir la bouche ouverte (des fois qu’il me tomberait quelque chose tout cuit dans le bec !).

Dimanche 18 mai 2003.
Cité des congrès à Nantes.
Deux représentations dans la journée ne laissent pas loisir pour beaucoup de choses.
La salle m’effrayait (quasi 2 000 places), mais tout se passe bien. D’autant que l’acoustique est formidable. Une des meilleures salles, de ce point de vue là.
En venant ici depuis l’hôtel, on passe devant le Lieu Unique, haut lieu (unique ?) de la culture Nantaise. Nous y déjeunons quelquefois.
Et on longe l’Erdre en revenant.
Une pie, sur la rambarde d’un balcon transparent, fait des allers et retours en regardant les passants. Elle semble propriétaire.
Je n’ose pas lui dire bonjour.
En parlant de piafs, quand j’appelle à la maison depuis le théâtre, la première chose que j’entends, c’est à chaque fois le chant du merle et quelque fois de la fauvette à tête noire.
Le téléphone dans le jardin met le jardin dans le théâtre !
Ici, depuis cinq jours, pas un seul chant.
Remarque, c’est remplacé par les Boeings et les Airbus qui passent sous les nuages, à ras des maisons. La modernité s’est installée à Nantes.
C’était rigolo, hier, jour de ciel bas, on entendait les zincs, mais noyés dans les nuages, on ne les voyait pas, seulement les martinets qui jouaient avec le vent. J’imaginais que c’était eux qui faisaient tout ce boucan !! Pareil les mobylettes !!

Lundi 19 mai 2003.
Un mot que nous envoie une spectatrice, par courriel (ou mél si tu préfères !) après une représentation nantaise :
"Ce soir, j’ai pleuré de plaisir à chaudes larmes comme il m’est rarement arrivé (peut-être en écoutant Maria Callas ou Jaques Brel)".
Merci Madame (je vous fais une grosse bise).
On fait un métier rudement épatant, mille sabords !

Vendredi 23 mai 2003.
J’adore Jim Harrison, ou plutôt, les livres de cet ours là. Ils m’accompagnent depuis vingt ans, mais mon regret, comme pour Goethe ou Shakespeare, est de ne pas pouvoir, pas savoir, les lire dans le texte. Harrison aime la France où il vit souvent, et fait une promo en ce moment pour sa biographie publiée dernièrement : "Jim Harrison est harassé parce que ce n’est pas une vie cette existence, faire la promotion d’un livre dans un pays qu’il aime et dont la langue se refuse à lui", raconte quelqu’un dans Libé.
Un jour, quand j’avais huit ans à peu près, au début des années soixante (à peu près à l’époque où Ligeti composait le ….), un martien, complètement paumé, essayait de se faire comprendre auprès des clients du petit magasin d’alimentation du quartier, à côté de notre maison. Cet homme était un pauvre, un vrai. Dans le quartier, personne n’était riche, ni même aisé, mais lorsqu’un pauvre venait, en général pour trouver du boulot, on voyait bien qui il était.
Donc un pauvre martien. Je dis martien parce qu’il n’avait pas l’air d’être compréhensible par un vrai terrien.
Cependant ce n’était pas le premier qu’on voyait, nous, les mômes : il y avait aussi le calabrais (qui ne parlait pas un mot de français) et qui avait logé dans le dépôt d’outils des italiens d’en face, à côté de la cabane d’aisance, et qui - ça nous stupéfiait - se nourrissait d’œufs sur le plat. Des assiettes de huit à douze œufs qu’il avalait en rigolant de nos têtes ahuries. Déjà qu’un homme fasse à manger ! En plus dans une gamelle énorme … et plus d’œufs qu’en aurait mangé toute la famille. C’était un ogre.
Comme le dépôt n’avait pas de fenêtre, il vivait la porte toujours ouverte. Et nous, on le regardait vivre. L’ogre.
Donc, dans le magasin, un de ceux-là qui traînent la vie en recherche de mieux être, louant leur corps aux besoins laborieux des trente glorieuses, le martien, futal en accordéon, pas rasé, une vrai tête pour affiche rouge. Puis mon père arrive ! Voir ce qui ce passe, j’imagine.
Et voilà que je vois, plutôt j’entends, mon père parler en martien avec le martien. Et patati et patata…enfin patati patata en martien ! Je ne sais pas comment ça se dit ! Et tout le monde regarde le Jean parler aisément avec le type louche. Et pas qu’un peu. Tout plein de phrases, des vraies. Des longues avec des gestes de la main.
Puis ils se serrent les mains. Le martien disparaît au bout de la rue et on ne l’a jamais revu. Et jamais non plus après ce jour, je n’ai entendu parler mon père en polonais.
J’avais bien compris que c’était du polonais, vu que c’était comme ça que mes grand-parents s’engueulaient toute la journée. Mon père était bilingue (Comme celui de Jean-Marie ! Comme celui de Guy qui, en plus du Cht’i, parle français).
Il parlait couramment deux langues : j’avais oublié que je lui savais avoir ce savoir là, j’étais impressionné et admiratif.
Ça me fait rêver aujourd’hui, cette richesse que possède mon père (aujourd’hui encore, en cas de besoin, il retrouverait ce trésor, même s’il en doute…). Sauf qu’à l’époque, cette richesse pouvait être un handicap : être bilingue de certaines langues affaiblissait, attirait le mépris comme le frêne la foudre.
Je n’ai donc eu aucun mal, un peu plus tard, d’être cancre aux cours de langues. Je m’en sentais ou m’en donnais en quelque sorte l’autorisation.
Et les langues étrangères se refusaient à moi. Comme le français pour Harrison.
Dans langues étrangères, il y a le mot étrangères. Etranger, étrangère, sont des mots qui forment une petite boule en passant dans ma gorge avant que je les prononce. Chaque fois, et encore aujourd’hui. Albert Cohen disait que le mot juin ou le mot suif le faisait sursauter quand il les lisait. On a chacun des mots qui se refusent à nous. Les mots des blessures.
Mais je rêve de parler Allemand et Anglais.
Tu devrais plutôt parler de "Plic Ploc", me conseille Dom, qui corrige mes textes (bise, Dom !)

Mardi 27 mai 2003.
Je fais mon sac : on part en Allemagne, au festival de théâtre de Recklinghausen, demain.
Belle histoire ce festival : De toute l’Allemagne, des acteurs sont allés soutenir les mineurs en grève dans le bassin de la Ruhr, et les mineurs ont approvisionné en charbon les théâtres et les salles de spectacle. De là est né ce festival qui existe depuis plus de cinquante ans ! Comme quoi, hein…

Rachel Ponsonby (clown-musicienne dans "Récréation") a une petite hernie discale : j’attends son appel pour savoir si elle peut jouer au moins la musique. Sinon il nous reste quarante huit heures pour trouver une solution à son absence. Quarante huit heures : un vrai luxe !!

Bise à tous ceux que je n’ai pas dit dans ce texte.
Bise à vous qui me faites l’honneur de votre fidélité.

PS : J’ai essayé un anagramme de mon nom, ça donne Abdel Krakburn !! Bien hein ?

RePS à 21h 52 : Rachel peut faire la musique mais avec prudence dans les mouvements. Pour Recklinghausen, ça va le faire !!

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