Carnets de création, Bernard Kudlak

Lettre d’octobre comme le groupe (extrait n°14)

mardi 21 octobre 2008, par Bernard Kudlak

LETTRE D’OCTOBRE COMME LE GROUPE (ce mauvais jeu de mot automnal est encore à peu près vert !)

Lumbago.
Je trouve que je ne vous écris pas suffisamment souvent mais je suis plongé dans l’écriture de "L’atelier" et la rédaction du dossier d’aide à la création.
Il y a 3 semaines, j’ai eu un lumbago… c’est bon signe ! J’avais trop passé de temps sur l’ordinateur depuis mon retour d’Helsinki où nous jouions "Plic Ploc", assis tout de travers, dessinant, rédigeant, faisant des petits dessins sur ma palette graphique, jolis jolis. Il faut préciser qu’une palette graphique, ça vous vrille la colonne : tu dessines sur un support horizontal et ton dessin apparaît sur un écran vertical, ça tord… (En fait, j’ai appris que mon installation est portnawak quant au rapport de la chaise au clavier).

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Autoportrait en création. Acrylique

En vrai, c’est dans la tête : j’en étais, dans mon écriture, à un moment où il faut que ça dérange les cervicales, celui où je devais ordonner, choisir, classer et commencer à décider ce qu’allait être "le spectacle" dans sa structure.

Résultat : métamorphose en cloporte.
Du coup, ne pouvant plus tenir sur ma chaise, je m’allongeai avec un carnet à dessin et des feutres fins.

Et j’écrivis, je dessinai, j’ordonnai, je classai, je choisis, j’avançai. Et la structure du spectacle se mit en place au gré de mes gribouillis.
Le dos coincé comme désinhibiteur de l’élan créateur.

Conclusion évidente : quand je ne puis plus marcher, j’avançai. C’est inquiétant docteur ?

Chalons en Champagne.
Il y a trois semaines, avec Pierre, mon frangin, nous devions animer et diriger, à l’École Nationale Supérieure des Arts du Cirque de Chalons en Champagne, un atelier de 5 jours, consacré à "l’écriture de spectacle de cirque". En raison de mon mal de dos, Pierre a fait les premiers 2 jours et demi seul et je me suis pointé à l’école avec ce retard-là.

Nous avons bien travaillé. Et les élèves aussi. Formidables, les élèves. Ils m’ont donné la pêche. Je leur ai livré mon état de création, j’ai ouvert mon ordi et j’ai montré la démarche de création, lu le brouillon du tapuscrit, montré les dessins, etc.… Ils en savent plus que vous à l’heure actuelle de ce que sera "L’atelier". Jamais je n’avais montré mon travail en cours à quiconque pendant une création. Il y a un début à tout.

Le travail proposé aux élèves tournait autour du thème "Racontez le spectacle de vos rêves". Et mettez-le en scène, en image, en écriture. Un thème qui permet de projeter, idée de Pierre. Ce fut très intéressant.

Pour ma part, je me suis appliqué à montrer combien tout ce que l’on montre, parle. Et qu’en interrogeant ce que l’on est en train de faire, nous avons la réponse à bien des questions pour la suite. Qu’une écriture se déploie dans tous les sens et ces sens-là nous interrogent et nous répondent.
Présentant le mini spectacle qui concluait les jours de travail sur cette écriture, un groupe d’élèves (il y en avait 6) avait créé une entrée où chaque artiste entrait un œuf dans la bouche. Il posait cet œuf, et devant lui chacun avait une gestuelle désordonnée, acrobatique ou non et répétitive.
J’ai interprété qu’en entrant un œuf dans leur bouche, les artistes indiquaient qu’ils étaient momentanément dans l’impossibilité de toute parole. Et que ce qui les empêchait de parler était un monde en devenir, un monde vivant à naître (un œuf !). La présentation plutôt réussie de ce groupe terminait par un moment où chacun des artistes tapait autistiquement sur un ordinateur (était-ce ce monde-là, né de l’œuf, qui privait de la parole ?). Enfin, en sortant, une fille lisait une lettre de son père, en une parole terrible et libératrice. Ainsi, plus ou moins inconsciemment, l’impossibilité de parole du départ se confirmait par la tentative d’en avoir une chacun pour soi, par l’intermédiaire de l’ordinateur. La lettre poignante du père à sa fille pour lui parler de la difficulté de parler, confirmait alors mon intuition. Une logique impeccable pour ce que ces élèves se proposaient de construire.

L’écriture n’était pas un savoir extérieur venu de ceux qui savent, mais un élan intérieur et impératif de ceux qui agissent : les artistes en création. Les connaissances inconnues, les élans poétiques étaient si justes que l’idée d’écriture prit tout son sens. Les élèves étaient dans le processus de création, dans la liberté, pas dans l’explication savante de ce que pourrait être une écriture. Le feu du vivant créatif brûlait. Ce fut une belle expérience. D’autant que ce type de lecture fut possible pour chacun des six groupes.

Et j’ai donc appris que je savais des choses que j’ignorais savoir. En décidant de leur enseigner cela, ils m’ont permis d’apprendre ce que je me promettais d’enseigner.
Pendant ce séjour, on nous apprit que nous étions les premiers dirigeants et créateurs d’un cirque, depuis au moins 15 ans, à venir faire travailler les élèves. Que n’entraient à l’école de Chalons que les chorégraphes et les metteurs en scène de théâtre. Et ben voila, ça change.
Que le cirque, art mythologique, prométhéen, reste un art de la nostalgie du paradis ! Qu’il soit un peu crotté, vulgaire, branché, populaire ou aristocrate, mais un art du feu intérieur et de la beauté du geste, de la poésie du clown, un art total du presque rien, un art du danger et de la disparition. Cet art d’analphabètes connaît les langues inconscientes et poétiques parlées et comprises par tout le monde. Que le cirque soit le chant du monde, on ne lui en demande pas plus et c’est déjà pas mal.

Mais par pitié, qu’il arrête de vouloir être un semblant de danse, un faux théâtre, une mauvaise comédie.
Vos actes de cirque sont des merveilles, n’écoutez pas les dénigreurs, ai-je dit aux élèves de l’Ecole Nationale Supérieure de Chalons en Champagne.

Centre chorégraphique.
Une bonne nouvelle, Kader Attou, avec la compagnie Accrorap, vient d’obtenir la direction du Centre Chorégraphique de la Rochelle : le hip-hop entre dans le milieu de la danse par la grande porte.
Bravo, les gars de Besançon, je suis heureux pour vous.

Et pour le cirque, la grande porte elle est où ?
Au regard de la danse, où en sommes-nous des relations entre l’Institutionnel et le Cirque ? Dans le monde du cirque, qui a les moyens de travailler à l’instar de Kader ?
Le cirque est toujours le lumpenprolétariat des arts du spectacle. Est-il juste bon à alimenter les compagnies de danse en performances et à produire des soli et des duos, faute de quoi on ne mange pas ?

"Le cirque est tout petit !", entend-on dans les couloirs ministériels. Un moindre vent le fera t-il passer par fenêtre ? J’en ai peur ! Est-ce l’automne du nouveau cirque ?
Je pense que l’avenir du cirque est devant nous (c’est malin !), mais il est temps de se bouger, les gars et les filles ! On nous a offert le feu de l’Olympe, ce n’est pas pour y jongler 3 torches enflammées dans le fond de la scène du Banquet de Trimalcion.

Lundi 13 octobre 08 :
Débats au syndicat.
Journée de débats et réflexions pour fêter les 10 ans du Syndicat du Cirque de Création.
En gros, on a évité le sujet qui fâche (le marasme dans le cirque contemporain et la dilution de son identité dans un secteur artistique de vague sous-chef-lieu de canton du théâtre et de la danse !) et j’ai mis une semaine à m’en remettre. Bon… mais nous avons parlé de la sécurité et c’est très important !

À la suite de cette rencontre, je suis en train d’écrire un peu de mes réflexions au sujet du cirque aujourd’hui : ça me pompe de l’énergie que je ferais mieux de mettre dans la création, mais si je n’ordonne pas ce qui tourne dans ma tête, c’est pareil ! Je vous enverrai le résultat plus tard…
Ce qui a déclenché ça, c’est une prise de position de Marc Fouilland, directeur de "Circuits", scène conventionnée d’Auch, disant qu’on devrait interdire aux cirques qui travaillent quelquefois avec l’institution de jouer à la recette, protestant que "Les Nouveaux Nez", qui s’étaient ruinés à la recette, avaient augmenté leurs prix pour son festival. Mais il a oublié de dire que si le public était là pour le spectacle des Nouveaux Nez, il leur manquait les aides publiques ! Dont lui, par ailleurs, bénéficie pour son festival. Où ne vont pas se nicher les notions de concurrence ! Cette parole est symptomatique du marasme dans lequel est le cirque nouveau aujourd’hui…

Car si nous faisions le calcul du coût réel des spectacles de cirque nouveau et du prix réel que devraient pratiquer les compagnies, Marc Fouilland aurait des surprises pour le porte-monnaie de son festival. Et je ne parle pas des festivals off, ni de l’intermittence… De toutes façons, ce sont toujours les artistes qui paient et qui trinquent. C’est le bout de la chaîne.
J’en parlerai dans la prochaine lettre, j’attends que ma colère baisse pour raisonner.

J’ai profité de ma présence parisienne pour aller voir l’exposition "Picasso et ses maîtres". C’est magnifique, le plus beau musée du monde ! Courez-y !

J’embrasse tout le monde, même ceux qui m’agacent. Ce qu’on peut être susceptible en période de création tout de même !

Aujourd’hui 22 octobre 2008, l’Inde envoie une fusée sur la lune, aujourd’hui le dernier gorille indien cherche une compagne. Y a-t-il un rapport entre ces deux informations dont la seconde me navre profondément ?
Quel monde laisserons nous à nos enfants ?

Bernard Kudlak

En avant première de l’édito du dossier d’aide à la création, je vous joins l’avant-propos que je destine aux experts de la commission nationale d’attribution des aides à la création pour le cirque (aides devenues ridicules, sachant qu’elles n’ont pas suivi la réalité du cirque nouveau en France ! Mais enfin… tout de même indispensables à tous et à chacun.)
Ce texte parle du but poursuivi par un artiste dans sa création, à la lumière de réflexions (je l’avais bien dit : c’est une histoire de miroir !) sur la peinture et les arts plastiques.

Avant-propos

Pablo Picasso : peintre bouffon peignant sur son modèle, qui se peint les yeux.L’ATELIER DU PEINTRE ET LE CIRQUE

Le but des spectacles du Cirque Plume est la rencontre d’humanité, dans le partage d’émotions, d’éternité d’un instant, d’inconscient, d’amour et de joie, de rencontres, de beauté avec un public. De vivant à vivant.
À travers la représentation d’une œuvre d’art de cirque partagée par un très large public.

En disant le monde.


Pablo Picasso : Le peintre au cirque - Mougins 23 mai 1970.
Ces dessins sont tirés du catalogue de l’exposition Picasso et le cirque à la fondation Pierre Gianadda - Martigny (Suisse).

Pour commencer, je ne vais pas vous parler du spectacle à venir, mais de la source du spectacle à venir. La source fraîche et lointaine qui fabrique les torrents et les fleuves tranquilles des spectacles du Cirque Plume. Aussi inaccessible et cachée que celle du Nil.

Tout d’abord, je voulus créer un nouveau spectacle sur et avec la lumière. Avec elle, des miroirs et des transparences. Des bouteilles, des lasers, des hologrammes et de la vidéo. Et de la terre et des pigments.
Autant le dire tout net, je n’ai pas eu le flash nécessaire à la création, lorsque, pour les besoins de la cause, j’ai visité des salons où l’on vend (j’avais écrit : "où l’on vent" ! ) le top de la technologie laser et lumière en tout sens. Rien de ce que je voyais dans les allées ne me faisait vibrer.
Aussi me voili-voila bien déçu : mon projet était amputé de la technologie de boite de nuit. Il me restait des éléments naturels, la terre, des pigments, les miroirs, les transparences. Et la vidéo.
Tous ces éléments ajoutés aux corps athlétiques des artistes de cirque, à l’envie d’un vieux piano au fond de la scène, ajoutés à ma question : "quel spectacle et quelle représentation de ce spectacle m’attendent au coin de la mémoire de mon futur opus ?" m’emmenèrent vers le souvenir d’un texte célèbre de Michel Foucault "Les suivantes", premier chapitre de "Les mots et des choses" dans lequel il décrit le tableau "Les Ménines" de Vélasquez et le rapport de ce tableau à la "pure représentation".

Diégo Vélasquez : Les Ménines - huile sur toile - 1657Le rapport de l’œuvre et du spectateur selon Foucault était, ou me semblait, de même nature qu’au cours d’une représentation de chacun de nos spectacles.

"Le tableau en son entier regarde une scène pour qui il est à son tour une scène. Pure réciprocité que
manifeste le miroir regardant et regardé, et dont les deux moments sont dénoués aux angles du tableau : à gauche la toile retournée,
par laquelle le point extérieur devient pur spectacle ; à droite le chien allongé, seul élément du tableau qui ne regarde ni ne bouge,
parce qu’il n’est fait, avec ses gros reliefs et la lumière qui joue dans ses poils soyeux, que pour être un objet à regarder."
Michel Foucault - Les mots et les choses - Editions Gallimard

Ce fut éclairant, beaucoup plus qu’une journée passée au S.I.E.L, parc des congrès à Paname. Le cadre du futur spectacle était trouvé avec Vélasquez ; il s’agissait d’évidence de :

L’atelier du peintre.


Rembrandt van Rijn : Schilder in zijn Atelier 1627/1628
Peintre en son atelier. Huile sur bois 24,8cm x 31,7 cm

Nous créons des spectacles pour être. Pour donner à être.

Fontana : Spatial Concept `Waiting’ 1960
Concetto spaziale `Attesa’

S’instruire, visiter les images, créer des images.
L’atelier du peintre au XXIème siècle ne peut pas se dire facilement, d’autant que la toile et la peinture ne sont pas en odeur de sainteté, encore aujourd’hui.
Il me fallait relire les histoires de l’art, de la peinture.
Je lus beaucoup sur l’art, l’histoire de l’art, l’art contemporain. Et les opinions sur l’art.
J’ai visionné une partie de la belle collection "Palette".
Je suis allé régulièrement dans l’atelier de Charles Belle, parler avec lui de ce mystère.
Puis j’ai créé chez moi un atelier de peintre et je me suis mis à peindre avec plaisir et passion sur toiles avec de la peinture acrylique, tout l’été 2008.
Se plonger dans l’image, dans les images. Et attendre.
Réfléchir

Et puis de toutes façons, plonger dans une ou des images, ne sera pas la première fois : "L’annonciation" de Fra Angelico avait pris une part très importante dans la préparation du spectacle "Mélanges (opéra plume)".

L’atelier du peintre.

Nous avons les thèmes, des matériaux et le titre.
Restait à chercher à en savoir plus, comprendre le pourquoi de ce thème.
Les éléments de matière, nous les avions décidés : miroirs, terre, pigments, verre.
Dans l’atelier du peintre, on pouvait prévoir encadrement, toiles, figures, statues, masques…
Les éléments du cirque devaient être décidés.
Les éléments de lumière restaient valables.
Les éléments de la musique sont connus (car dans la tradition du Cirque Plume).

Mais nous ne construisons pas un spectacle seulement avec des "matériaux", fussent-ils humains.
Alors pourquoi l’atelier du peintre ?
Cette question a une réponse dans un autre questionnement :
Quel sens a ce que nous faisons ? Quel sens pour l’art ? Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui dans l’art, dans le monde, pour nous, pour vous ? Qu’est-ce que l’art, l’artiste, l’œuvre ? Et dans le fond, qu’est-ce que nous faisons quand nous créons un spectacle ?

Bref, l’atelier du peintre comme métaphore de notre démarche de création du Cirque Plume et des spectacles du Cirque Plume. Métonymie de la création, de l’acte de création, de la nécessité de création, du mystère de la création artistique.

Herman Braun-Vega : La Renommée (Vermeer, Goya et Picasso) acrylique sur toile. 1984

L’atelier du peintre.

Nous affirmons à travers notre amour de la peinture, de l’art, de la beauté, notre plaisir d’apprendre, notre curiosité politique, que le monde mystérieux de l’atelier du peintre est notre monde.
L’atelier du peintre est le lieu de la création. Il est donc le monde. Notre monde.
L’atelier du peintre pose la question du peintre : y a-t-il un peintre dans l’atelier ?
L’atelier du peintre pose la question de l’artiste.
L’atelier du peintre pose la question de l’art.
L’atelier du peintre pose la question du sens.
Illus. : Muqi : six kaki - Chine milieu du XIIIème

L’atelier du peintre est aussi un lieu physique où nous pouvons rencontrer des œuvres, des idées d’œuvres, créer des œuvres, entrer dans les œuvres, reproduire des œuvres, nous inspirer des œuvres.
Nous moquer des œuvres, les vénérer, les célébrer, les utiliser.
Nous pouvons rencontrer les artistes, ceux de la compagnie, mais aussi ceux qui nous ont précédés. Des peintres, des modèles…
Nous pouvons rencontrer des concepts, des idées, des symboles, des icônes, des métonymies, des raccourcis, des points de vue politiques, religieux, philosophiques... artistiques.
Nous pouvons ajouter nos images aux images.

Nous pourrions débattre de l’art ou créer une forme qui serait un dialogue artistique sur l’art.
Nous pourrions critiquer la critique, nous pourrions étudier l’herméneutique, pourrions faire des études érudites sur l’érudition en art et en art du cirque et sur les érudits.

Nous pouvons être créatifs, enfantins, joyeux et ignorer la dictature du commentaire. Je crois que nous ferons plutôt comme ça !
Nous pouvons créer un spectacle à partir de tout ça.
Nous pouvons aussi apprendre, lire, nous instruire, réfléchir, voir des œuvres, écouter les érudits, comprendre, entendre. Et nous ne nous en priverons pas.

Mais enfin… des milliers d’années d’œuvres d’art ou, pour être prudent, de création d’images, ça fait un gros paquet, tout de même ! On nous trouvera peut-être pataugeant dans un océan sans limite : Les arts plastiques de l’origine à nos jours. Quelle modestie, tiens-toi bien, ça va tanguer.
Il va falloir choisir…

L’art d’aujourd’hui et Caius Cilnius Maecenas (ou "chapitre spécial pour l’expert de la commission d’attribution des subventions").

Première question : le thème de l’atelier du peintre en ce temps où l’art est industriel, virtuel, performant, immatériel, audiovisuel, est-ce vraiment pertinent ?

Ne risque-t-on pas un fatras de reliquat d’idées ringardes et nostalgiques sur une époque révolue où la peinture était reine des arts ? Et la France, sa capitale : hier au service de l’Europe puissante, aujourd’hui, depuis le milieu du XXème siècle, au service de l’Amérique. Le valet a suivi le maître, et le maître en économie, en finances, c’est l’Amérique.

La finance, commençons par là, puisque, là où est l’art est le pognon. Vrai ou faux ?
L’art est-il vraiment totalement au service de la puissance et de l’argent ? Le fabricant d’images n’est-il encore aujourd’hui, comme hier, que pourvoyeur de gloire des puissants ?

Dealer d’être en quelque sorte

Régis Debray écrit que la Factory de Warhol était déjà présente dans l’atelier de Rembrandt (l’habile manager expert en promotion et public relation qui aimait la peinture, la liberté et l’argent), que les relations de Sixte IV avec Raphaël sont celles de Dubuffet avec la régie Renault et que le mécénat d’entreprise n’est pas moins intéressé et salutaire que celui de Caïus Clinius MECENAS au temps d’Auguste.

Et Toi ? Ô Précieux Lecteur de ce dossier, Excellent Expert du Théâtre et du Cirque, grand Juge de ce présent document si important pour notre misérable existence, sommes- nous, nous autres prétendants à la subvention d’aide à la création dans le domaine des arts du cirque, pourvoyeurs de Ta Gloire ? Je suis donc certain, cher Expert (fonction qu’il m’arrive d’occuper quelquefois en cette même commission) que Ta Gloire ainsi pourvue par nos soins, corrélée au montant de la subvention que nous recevrons -grâce à Toi, Génial Connaisseur Avisé des Arts et des Lettres-, sera à l’échelle et à la hauteur de l’ambition artistique de ce projet.
Respectueusement, avec hauteur et humilité, ton serviteur…

J’arrête ici cette plaisanterie qui montre que quand on parle d’art, nous pouvons aller sur ce terrain : l’argent, la gloire, les mécènes, les commanditeurs, le vrai pouvoir de l’artiste, et celui du commanditaire.
Ceux qui font les modes et les princes. Ceux qui décident de qui fait de l’art et de qui fait du cochon. Ceux qui s’interposent et imposent leurs lectures.

"Nous reculons devant les exigences immédiates qu’implique le mystère de l’acte de création poétique, esthétique, comme devant la conscience de notre humanité appauvrie, de tout ce qui est, à la lettre, bestial dans notre époque de massacres et de futilité. Le commentaire est notre drogue. Comme des somnambules, nous sommes protégés du rayonnement, souvent dur et impérieux de la présence nue par le bourdonnement soporifique du journaliste ou du théoricien."
George Steiner : Réelles Présences - Folio essais.

Et bien, disons-le tout net : nous n’irons pas dans cette direction. Mais il importait de le dire.
Car au fond, l’atelier du peintre, c’est notre atelier. De création.
Et ce que nous cherchons dans l’histoire et la réalité des ateliers de peintre, c’est ce que nous vivons à chaque création d’un nouveau spectacle du Cirque Plume.

Mark Rothko : Red, Orange, Tan, and Purple, 1949

Deuxième question, l’art contemporain est-il compatible avec la peinture ?

On a dit qu’aujourd’hui, l’œuvre n’avait plus d’importance : d’abord industrielle, faite par des machines ou des ouvriers (Warhol), elle est devenue conceptuelle et virtuelle.

"Une fois, j’ai voulu vendre à un comte une sculpture invisible. Et je lui ai aussi dit qu’il fallait qu’il la mette dans l’angle d’une pièce. Mais je lui demandais une somme relativement importante, parce que c’était une chose précieuse ; au dernier moment le comte a malheureusement renoncé. C’était une erreur. "
Joseph Beuys

Que deviennent la peinture et l’atelier du peintre ? Après la guerre, ce fut interdit de peindre figuratif en France. La dernière pop star française en peinture était Bernard Buffet. Peut-on encore danser devant ?

Arts permis et arts interdits.
Tous les deux ans, je visite la Kunsthalle de Bâle et ce qui me frappe et m’enchante n’est pas telle ou telle œuvre, mais cet ensemble grouillant de toutes sortes de choses, Moloch vivant de l’art protéiforme d’aujourd’hui. L’art contemporain qui n’a plus aucun code visible et invisible. Et l’ensemble produit un effet euphorisant et artistique. Chaque âme qui a mis une partie de soi dans toutes ces choses, du plus kitch au plus pauvre, au plus poubellisant. De la virtuosité technique au dessin d’enfant, au gribouillis d’inconscient, c’est l’inspiration et aspiration à un autre monde qui se révèle dans le temple international du marché de l’art. Le fric partout ? Oui ! Les morceaux de la vraie croix d’un culte de l’argent ? Aussi, pour partie. De l’exaltation à chercher un horizon transcendant ? Cela n’est pas à douter.

Une exposition à Beaubourg au début des années 2000, dans laquelle on exposait des figuratives de Picabia (1942), a remis au goût du jour la possibilité de peindre et de façon figurative : Cher peintre, Lieber Maler, Dear Painter, peintures figuratives depuis l’ultime Picabia. Le titre faisait référence à l’artiste Allemand Kippenberger dont la première exposition s’intitulait : " Lieber Maler, male mir ", cher peintre, peins pour moi "

"L’histoire de l’art des temps modernes devrait réhabiliter la confrontation des peintres avec la réalité… Dès lors, l’abstraction, n’apparaîtrait plus comme une solution de secours, mais comme une voie (une ligne de fuite ?) parmi d’autres dans la réaction à la photographie.
Michael Glasmeier : Catalogue de l’exposition Cher Peintre

Ouf, l’atelier du peintre est possible…
Pour clore ce chapitre, voici une photo de la visite par la compagnie de l’atelier du peintre Charles Belle.

Robert contemplant la vieille dame.

Pour réaliser ce dessin au crayon d’une dame de Rochejean, son village, à la frontière suisse, Charles dut travailler en cachette de ses professeurs et planquer ses dessins : au milieu des années 70, à l’Ecole des Beaux-arts de Besançon, ce genre de dessin était interdit.
La dictature du commentaire sévissait. Et il fallait être abstrait ou ne pas être….

Connards !
Toutes les œuvres sont possibles dans l’atelier du peintre, toutes les références également.
Nous allons donc garder pour notre spectacle les œuvres, depuis les ombres d’Adam et Eve de Masaccio aux folies de son corps des adeptes du Body Art en passant par la Vénus de Cucuteni, les rayures de Buren ou les montages de Boltanski… pas de jugement.

Ce spectacle ne sera pas une somme d’opinions sur les œuvres ou les mouvements artistiques, pas de commentaires, pas de jugements, pas de controverses sur les sexes des anges de l’art ou l’économie du secteur.

Ne pas faire de commentaires (en lire, certes, c’est impossible d’y échapper).
Traverser mille et un commentaires. Des plus beaux aux plus cons. M’énerver sur les commentaires. Plus intéressant, la parole des artistes. M’émerveiller sur les œuvres. M’attendrir sur ce qui aurait dû m’énerver, par exemple :

" Et mon expérience avec mon lièvre mort était une chose que j’ai poussée à l’extrême. Je pense qu’un lièvre mort est plus intelligent qu’un lièvre vivant. L’intelligence de cette âme, cette entité intellectuelle, globalisante, comprend les images mieux que moi-même.
Que peut-il y avoir d’autre au centre, d’autant plus que nous parlons maintenant de cette verticale où, à un point encore plus élevé, se trouvent les dieux. "
Beuys - Kounellis - Kieffer - Cucchi : Bâtissons une cathédrale - Entretiens - L’Arche.

(Et même Beuys cherche s’il y a un peintre dans l’atelier…)

Visite de l’atelier de Charle Belle


L’intelligence de cette âme… reste donc la question du sens.

Et pour l’atelier du peintre, cette question posée à l’art, de la transcendance ou de l’absurdité, est au cœur de la réflexion.
Et si nous choisissons ce sujet, c’est qu’il parle de toute démarche artistique, quel qu’en soit le support.

L’art est-il, comme l’écrivait Mark Rothko, un "genre de chose bien particulière, une espèce naturelle qui, comme toute espèce du monde physique, suit des lois propres et bien définies" ?
Une espèce naturelle, une obligation biologique, l’art constitutif des lois de l’évolution ?

Ou bien, après la mort de Dieu décrétée par Nietzsche, après la mort du sens du mot décrétée par Mallarmé, après la mort du "je" décrétée "autre" par Rimbaud,… la mort de l’art décrétée par un peu tout le monde des "décréteurs" de la mort (La mort du cirque a été maintes fois décrétée et aujourd’hui j’ai entendu parler de la mort du cirque contemporain !).
L’artiste n’est-il pas aujourd’hui cet "Homo ludens", le danseur Nietzschéen à l’orée du rien ? C’est celui qui sait que "toute parole est jeu de mots, que les signes sont sans piste", comme le décrit George Steiner.
L’art est-il un jeu sans enjeux, un langage aux paroles vides de sens ?
Ou l’art est-il une absurdité, une impossibilité ? Comme la vie ?

Nous parions sur la possibilité de sens. À l’art et à notre vie.

Gustave Courbet : l’Atelier du peintre - Huile sur toile - 1855

Parier sur l’être.

"Plus qu’aucun autre, l’art contemporain rattache à l’être tout ce qu’il touche, tout objet ou phénomène. Le phénomène se rattache à l’être, sinon il sombre dans sa complaisance à être-ce-qu’il-est. Il s’enfonce dans sa phénoménologie. Certains y ont plongé jusqu’au naufrage.
Sous cet angle, les œuvres sont de la matière d’être, des éclats ontologiques. "
Daniel Sibony : Création - Essai sur l’art contemporain -. La couleur des idées. Seuil.

Parier sur le sens.

"Le pari sur le sens du sens sur le potentiel de compréhension et de réponse qui se manifeste lorsque la voix d’un être humain s’adresse à un autre, lorsque nous sommes mis en face du texte, de l’œuvre picturale ou de la composition musicale, c’est-à-dire lorsque nous rencontrons l’autre dans sa condition de liberté, que ce pari porte de fait sur la transcendance."
George Steiner : Opus cité

Parier sur la beauté du monde.

"Ainsi pour un Chinois toute la beauté du monde peut loger à son aise sur un pétale flétri par l’automne. À l’artiste de capter à la pointe de son pinceau non pas la réalité de cette beauté - à jamais hors d’atteinte - mais son écho."
François Cheng : Toute beauté est singulière - Phébus

Dans l’idéal de mon atelier du peintre, dans mes modestes tentatives de créer, je me reconnais totalement dans le texte qui précède. Sans prétendre y atteindre la perfection de ces maîtres, j’affirme que c’est cette philosophie qui traverse le Cirque Plume et qui cherche à travers une balle qui danse sur un jet d’eau ou un rond de lumière dans la main d’une ombre vivante, une résonance avec nos semblables et avec l’univers. Ainsi nous parlons de notre recherche de résonance à l’aide d’une poétique, la plus simple qu’il nous est donné de créer (hélas toujours si grossière). Sans que cela soit un but ou une pierre philosophale que nous chercherions sans relâche, je prétends ici que la recherche de cet Écho dont parle François Cheng est le chemin que nous empruntons à la mesure de nos petits pas.


Alain Mallet admire la toile de Charles Belle : Zingaro.


Et enfin la question qui brûle : Et la beauté ?

"La beauté sauvera le monde" (Dostoïevski).

"En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles, de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourrait presque paraître incongru, inconvenant, voire provocateur. Presque un scandale. Mais en raison de cela même, on voit qu’à l’opposé du mal, la beauté se situe bien à l’autre bout d’une réalité à laquelle nous avons à faire face. Je suis persuadé que nous avons pour tâche urgente, et permanente, de dévisager ces deux mystères qui constituent les extrémités de l’univers vivant : d’un côté le mal ; de l’autre la beauté. Ce qui est en jeu n’est rien de moins que la vérité de la destinée humaine, une destinée qui implique les données fondamentales de notre liberté."
François Cheng (de l’Académie Française) : cinq méditations sur la beauté. Albin Michel

La vraie beauté - celle qui advient et se révèle, qui est un apparaître-là touchant soudain l’âme de celui qui la capte - résulte de la rencontre de deux êtres, de l’esprit humain avec l’univers vivant. Entre l’œuvre de beauté, toujours née d’un " entre ", est un trois, qui jaillit du deux en interaction, permet au deux de se dépasser. Si transcendance il y a, elle est dans ce dépassement-là."
François Cheng : Opus cité

Chu ta
Cette philosophie est à mes yeux celle que je cherche, que je poursuis, depuis le début du Cirque Plume. Totalement hanté par les barbaries du XXième siècle et ce, depuis mon enfance, j’ai trouvé la seule voie qui me permit de vivre : celle de la création artistique et celle d’un échange vrai autour d’émotions et de beautés qui toutes prennent leurs racines dans la beauté du monde. Cette beauté incompréhensible et stupéfiante.

De l’échange de regard avec un renard sur le chemin de la promenade à la beauté infinie d’une goutte d’eau au centre d’une feuille de rhubarbe, en passant par la peinture, la philosophie ou la poésie, je crois toujours que cette réalité de la beauté du monde peut conduire notre vie et notre morale de vie. Elle peut se décliner en modestes œuvres de cirque à partager.

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