Carnets de création, Bernard Kudlak

New York, le 13 juillet 2001

vendredi 13 juillet 2001, par Bernard Kudlak

Fanny Jacques
Comme on est à New York et pour faire plaisir à Dominique- notre directeur administratif, j’avais prévu de vous parler de la Chapelle-sur-Furieuse. C’est un petit village du Jura en France où nous habitons ma famille et moi même. Il s’y est passé deux événements notables il y a quelques années.
Le premier c’est une bataille incroyable du temps des mérovingiens.
Mais Jacques Schneider et Fanny Soriano, deux de nos artistes, se sont chacun blessés à la fin de la première du spectacle à New York. Alors la bataille, on verra plus loin.
Jacques s’est scratché à la réception du saut périlleux qu’il exécute -et le mot n’est pas trop fort- à bicyclette sur un trampoline. Son pied droit a quitté le "cale-pompe" pendant le saut, exactement quand il a la tête en bas, et bling !! L’ensemble ange/bicyclette en plein vol nous a donné l’impression de vouloir franchir la barrière de toile du trampoline. Alors les Burgondes, les Wisigoths, et autres Ostrogoths de la Bataille de la Chapelle-sur-Furieuse dans le Jura Français, vous pensez bien que je dois les mettre sous le paillasson.
En parlant de paillasson, la vue de l’ange rétamé sur trampoline vous fait une boule au ventre comme si vous aviez avalé une serpillière. Surtout que les secondes qui suivent la chute organisent une surface de douleur autour de Jacques : on la sent irradier du corps de l’ange, puis devenir volume de douleur à la dimension du cadre noir.
Le public n’a rien vu ! Il a cru que c’était fait exprès, que le Wisigoth ailé qui repart en boitant est une créative idée, la remémoration de la chute de l’ange, façon modeste. Et bien sûr, c’est aussi bien ainsi.

Du temps où on labourait à la Chapelle-sur-Furieuse le moindre carré de terre pour manger, dans le terrain appelé "Champ de la bataille", on retrouvait encore bien des pointes de flèches.
Mais aujourd’hui on ne le laboure plus, il y a des génisses, c’est la paix des "pâtis" semés d’animaux.

Là où j’ai rien vu, mais rien de rien, quelques secondes avant la chute de Jacques - en plus il est alsacien, l’Ostrogoth ! - c’est quand Fanny, "Petite Perfection" dans le spectacle, s’est fait attaquer par le vélo qu’elle tient au dessus du trampo, accrochée qu’elle est dans les nœuds savants de sa corde.
Vous voyez ça ? Un trampoline, au dessus duquel pend un pendule constitué de Fanny pendue à une corde, tenant un vélo que Jacques vient de lui passer avant d’aller chercher celui qui lui servira à faire le saut périlleux sur trampoline (qu’il est le seul à effectuer au monde, on se demande pourquoi !)... Vous suivez ? Bon ! A ce moment là, personne n’a rien vu !!
Le vélo, ce traître, ce félon, profitant peut être que personne ne regarde, happe la main de Fanny entre la chaîne et les dents du pignon. Et les fukings dents du pignon lui bouffent un morceau du majeur comme un vulgaire requin blanc de film catastrophe américain dans les fesses de la blondasse de service !!
Quelques secondes après cette attaque surprise du vélo contre Fanny - son Pearl Harbor à elle - Jacques se ramasse en beauté (voir plus haut...) ! Deux zéro la balle au centre !
Excusez de parler de ma petite personne, mais je fonce en coulisse pour voir Jacques et je tombe - le mot est-il bien choisi ?- sur Fanny qui tient sa main en sang. Merde Bleue !
Jacques est par terre, crispé de douleur, et deux femmes - Isabelle qui est infirmière et Fabienne une amie kiné - à genoux autour de ses jambes, lui vaporisent du froid avec des bombes prévues pour, sur le tibia touché.
J’ai de la semoule dans la tête et Jacques blessé me dit ce que j’aurais dû penser : "prends le manteau et fait l’ange à ma place pour la fin du spectacle !"
Dont acte ! Je monte tout en haut de la structure, me ramasse un peu dans les escaliers tout noirs et je domine la salle du plus haut de la scène. Ange noir pétri de trac. Je passe les quelques dizaines de secondes de la fin du spectacle à faire descendre l’ange en moi pour le donner à la salle. Et je sens cela. Six ans que je n’étais pas monté sur scène...

Le deuxième événement ne s’est pas exactement passé à la Chapelle-sur-Furieuse, mais à Paris, à la Bastille.

Nous avons dû annuler une représentation et répéter comme des fous. Fanny et Jacques ont attendu cinq heures aux urgences de l’hôpital accompagnés par Séverine et Brigitte (deux autres artistes) pendant que nous, on buvait du champagne et mangeait des petits fours dans la "Party" d’ouverture du festival.
Cinq heures pour rien ou presque... l’infirmier a lavé le doigt de Fanny à l’eau froide, et un autre a conseillé à Jacques d’aller voir un médecin le lendemain afin qu’il lui prescrive une I.R.M.
Le lendemain, cent dollars la consultation du médecin.
Les blessures ne sont pas graves, mais gênantes et douloureuses. Nous jouerons ce vendredi, un spectacle adapté, mais possible. Nous avons annulé jeudi la deuxième représentation prévue.

Pendant la prise de la Bastille, il y avait deux drapeaux qui flottaient sur la prison, un des deux a été dérobé par un gaillard de la Chapelle-sur-Furieuse qui en fit don aux citoyens méritants de la république de la ville de Salins-les-Bains. Le drapeau a disparu au cours du 19ème siècle !

La planète Mars (c’est marrant comme de dire "la planète Mars" adoucit le côté guerrier attaché à elle... mais foin de la bataille c’est tout pour aujourd’hui), donc Mars est dans notre ciel le soir, quand on lève la tête, elle (il ?) apparaît au milieu des gratte-ciels. Des fois, je me demande à quoi pensait l’homme qui, en cet endroit aujourd’hui appelé Manhattan, regardait les étoiles pendant qu’à la Chapelle-sur-Furieuse se déroulait la bataille au lieu-dit "Champs de la bataille"…..

Avec toutes ces émotions et l’angoisse de la suite et du rétablissement des blessés, je ne me suis même pas aperçu que la première représentation était un succès !

C’est tout pour aujourd’hui, Ca me fait vraiment plaisir de vous parler de New York chaque jour.
A bientôt !!

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