Carnets de création, Bernard Kudlak

New York, le 16 juillet 2001

lundi 16 juillet 2001, par Bernard Kudlak

Les mêmes, plus Alain et Michèle Aujourd’hui, Central Park.
En fait on y est allé hier. Mais aujourd’hui aussi, en vrai, on y va tous les jours, on est pas sérieux quand on a quarante sept ans et qu’il y a des tilleuls sur la promenade….
Hier nous sommes allés voir une amie bisontine qui vit là depuis le siècle dernier. Elle nous a présenté Chuck, Buck, Dick, Nick, Bill, Bob des jeunes gens bien bâtis, bronzés, et deux demoiselles dont je ne sais pas le prénom, sympathiques, la trentaine sans enfants. Tous champions de freesbee acrobatique. Nous avons assisté à une partie qui se déroulait sur une très grande pelouse de piscine, tous le monde était en tenue de bain, à se bronzer au soleil. Il ne manquait que la piscine ! Et des enfants ! Quasi pas de mômes, sur cette pelouse du dimanche- fin de l’après midi.
Vla qu’une des jeunes filles pousse un cri. Affalée dans son transat de voyage, elle épluche le New York Times, je pense qu’elle a commencé tôt le matin, parce que elle avait presque tout épluché, vu les pelures de journal qui traînaient autour d’elle (le dimanche c’est deux kilos de New York Times ! tu vois la corvée !). Toujours est-il qu’elle appelle notre amie :
- Kiki ! it’s you in this photo ? (Kiki est-ce toi sur cette photo ?)
- Yeah ! with Piotr, Nanard, Jean-Marie. (il y manquait, Alain, Robert, Serge, Christophe et les autres, il n’y avait pas non plus nos dames et demoiselles)
Voilà qui nous rapprochait sérieusement des champions de freesbee de Central Park : nous étions en photo dans le carnet mondain du New York Times. Nous avions été photographiés à la party de l’ouverture du festival -pendant que nos ami(e)s vérifiaient l’état des urgences de la ville de New York- par un photographe totalement déconnant qui vous fonçait dessus avec son appareil, pour pouvoir prendre votre tête après l’effet de surprise ! Lui aussi est un champion. Je n’avais jamais autant fréquenté de champions !! Quand je vais dire ça à mon boucher !

Un truc qui m’a scié : les bancs de bois de Central Park ! Les dossiers des bancs de bois de Central Park .
Rivetées au dossier de beaucoup de bancs de bois vert, des petites plaques de métal nous appellent au souvenir de personnes disparues. Par exemple vous vous appuyez sur un dossier, vous vous reposez sur : "À la mémoire de mon père Robert John Machinchouettsky 1907-1992 et son épouse Maryline 1912-1989. Ils aimaient à venir se promener ici !". C’est un exemple !
T’as l’impression de t’asseoir sur une tombe.
Passée cette première impression, on pense aux stèles qui parcouraient les routes de Grèce avec leurs petites épitaphes émouvantes, pour les passants : "Passant, si tu vas à Sparte….".
Une autre -je cite de mémoire- (elle est traduite du grecque par Marguerite Yourcenar, l’écrivaine que je suis son fan !) : "Ci-gît machin qui n’eut pas d’enfant, et regretta toute sa vie que son père n’en fit pas autant !"
À Central Park, c’est des petits mots de mémoire plus gentils.
Et là, j’ai compris : ce sont des gens qui se sont réincarnés en banc de bois ! Non je déconne ! ne me faites pas de procès ! Pitié, c’est pour de rire !
N’empêche que moi, j’aimerais bien être réincarné en banc de bois à Central Park, ou ailleurs.
La nuit, les clochards viendraient prendre leur sommeil sur moi, ils m’offriraient un parfum de l’humanité que je viens de quitter.
Mais le jour ! Ah le jour ! De jolies dames aux fesses molles dans leurs robes de taffetas rose, viendraient tendrement déposer leur féminité, dans une fragrance de violette ou de réséda !
Ah !! les collections de derrières….
Je sais ne pas pouvoir espérer les jeunes derrières musclés et vigoureux des sportives et modernes New Yorkaises.
Je me consolerais en me disant que je ne suis pas de marbre, moi le banc de bois encore vert. Et par ailleurs, régulièrement repeint.

Je les regarderais, les demoiselles de la grosse pomme, quand elles courent. Toujours, elles courent, et quand elle ne courent pas, elle s’étirent dans le gazon.
Moi, j’aurai tout le temps, et je les attendrai, jusqu’au jour où elles ne courent plus. Alors, elles viendront vers moi, posant leur fesses et le réséda, sur ma surface lissée par les frottements. Chaque jour, nos petits rendez-vous, puis elles ne viendraient plus, elle ne viendra plus, un beau matin sans elle…et plus de journées….plus d’elle…..
Plus tard encore, un amour, un amant, plus tard, beaucoup plus tard , un fils, pourquoi pas, viendrait visser dans le bois de mon dossier, une plaque : " Dans ce parc, elle fut beaucoup aimée ". Mais, jamais il ne pourra savoir par qui, réellement par qui, elle fut tant aimée.
Ainsi irait mon éternité de banc de bois amoureux des femmes, jusqu’à la fin du temps des bancs de bois……
Le plus rigolo ce serait qu’une d’entre elle se réincarne dans le banc de bois d’à côté du mien, pour y attendre les messieurs de la grosse pomme.
Toute une éternité d’amour et de rigolade !
Je vous embrasse.

Vous êtes ici : Accueil du site > Archives > Le journal de New York
| | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0