Carnets de création, Bernard Kudlak

New York, le 17 juillet 2001

mardi 17 juillet 2001, par Bernard Kudlak

Serge, notre éclairagiste, s'exerçant à la lévitation Pierre Kudlak et Lady Liberty
Le quinze juillet tombait un dimanche, il y a deux jours. Je crois que les quatorze et quinze (en France, le 14 juillet est le jour de la fête nationale), il se passait quelque chose à l’ambassade de France, mais nous étions invités à une "party", à Brooklyn. Une "party", c’est une réunion entre amis, pour manger et faire la fête.
Je me souviens des surprises-parties : La partie c’était pour danser sur les yéyés ou les Beatles, et la surprise c’est quand t’approchais pour la première fois ta cavalière, elle faisait semblant de pas voir ton corps chercher le sien, mine de rien, et tout d’un coup tu sens ses petits seins durs contre ta poitrine. Il y en a fallu des "Hey Jude" pour arriver là. C’est là que Bling !! la surprise de la partie, 258 000 volts dans le fond du caleçon. T’as beau pas être surpris, t’es étonné de jusqu’où ça va ! C’est bien simple, une fois la surprise partie, il te reste jusqu’au bout de la fin de tes jours pour t’en remettre !
Là c’était une party, mais la surprise n’avait rien à voir. C’était une petite surprise. Quoiqu’il traîne toujours un peu de cette érosélectricité quand, dans une fête, se croisent des messieurs et des dames (malgré que nous soyons dans un pays dont on dit -ça ne se voit pas tant- qu’on y a fait des lois en bakélite pour protéger les mâles des femelles de ces phénomènes incontrôlés).
La petite surprise… avant, il faut que je vous dise que nous étions invités à un barbecue. Comme il n’y a pas de jardin, nous avons été le faire sur le toit de l’immeuble.
Et là, la petite surprise ! D’ailleurs, le garçon qui devait allumer le feu n’a rien trouvé de mieux que de mettre le feu au charbon en l’arrosant de pétrole. Nous avons grillé le poisson et le bœuf dans une bonne odeur de kerdane qui nous rappelait le temps où nous crachions le feu, tout en conversant sur les risques de cancer que pouvaient causer les molécules aromatiques et autres benzènes cachés dans le flacon.
Le soleil se couchait sur la ville. Nous dominions Manhattan qui au loin s’allumait de soleil et d’éclairage artificiel. Attention : Man Ha ttan. Il faut expirer violemment le h aspiré pour prononcer le mot correctement ! Pour les ricaneurs du fond de la classe, le h aspiré, c’est pas de la propagande, j’ai arrêté de fumer il y a déjà vingt trois ans !! Donc une soirée à regarder une ville, très belle de loin, au milieu des nuages rougis de soleil, et au milieu de tout ça, la petite surprise : bien en vue, l’empailleur state building , le roi des grattes ciels, s’était maquillé de lumière bleue au dernier étage, blanc à l’avant dernier, et rouge en dessous, en l’honneur de la fête nationale française, et peut être même -comment savoir- en l’honneur de la révolution de 89. Nous avons apprécié cette élégance ! Quand on va dans le monde, on y est bien accueilli !!
On est parti tard, après la surprise passée, après une bonne soirée. Quand on prend le métro à New York, on sent combien on apprécie le collectif dans ces contrées. Pas besoin d’avoir le nez fin ! Des métros, on en a déjà pris, vu le métier qu’on fait. Celui de la ville de Wall Street (qui serait cousin à Walt Disney par la gauche !) est plutôt vieux, moche, vétuste, bruyant, qui vous secoue comme prune, et pas sale. Il n’y a plus de graffitis, ils se sont barrés : le métro est tellement naze, qu’ils ont retraversé l’Atlantique dans l’autre sens. Il y en a même eu un sur le camion de mon frère !

En parlant de migration, je suis allé voir l’exposition de Salgado appelée "migrations".
Le métro te secoue à l’extérieur, les photos de ce mec te remuent à fond l’intérieur.
La claque comme d’habitude. Notamment une Piéta : en Afrique, un homme malade agonise dans les bras d’une femme. La tête de l’homme repose sur la cuisse d’une autre femme debout, dont on ne voit que le bas du corps vêtu d’une grande robe de toile, ou d’un boubou. Sur cette étoffe, un motif décoratif construit une auréole autour de la tête de l’homme qui agonise. Le Christ est vivant, il agonise chaque jour en Afrique. Et tout le reste est de cette force.
Cette expo suscite un débat dans la presse : peut-on faire du beau avec l’extrême malheur de l’humanité ? Je n’en sais rien, mais quand on voit le travail de ce photographe, on voit qu’on peut produire l’extrême malheur avec de la belle richesse d’une petite partie de l’humanité.
L’expo était dans la sixième avenue, pour rentrer, je suis remonté et au 1301, il y a le building du Crédit Lyonnais. Un super gratte-ciel d’au moins plein d’étages, j’ai voulu compter, mais t’as qu’à voir, c’est pas simple. Enfin, de le voir, j’en conçus un sentiment patriotique de solidarité. Vu que les nullards qui ont dirigé cette boite nous ont tous arnaqués de quatre mille balles par contribuable, quand on voit écrit en lettre d’or "Crédit Lyonnais Building" sur un immeuble aussi haut que les américains, on calcule ! Dans la troupe, on vient à trente deux : à tous, ça fait cent vingt huit mille balles qu’on leur a filées. Avec ça ils ont dû pouvoir au moins acheter une lettre en or, pour décorer le gratte ciel.
Ceci dit, il faut reconnaître que grâce à eux -le Crédit Lyonnais- on est pas dépaysé. Ils nous ont bien rendu service, d’un certain côté : la bourse, tous ces trucs, avant on comprenait rien au système. Maintenant grâce au Crédit Lyonnais, on sait que c’est tout simple : quand ils perdent des ronds, c’est nous qu’on paye, quand ils en gagnent, c’est eux qui ramassent.
Alors, il n’y a plus qu’a être tous actionnaires ! Salgado t’as pas fini de faire des photos !

Et au revoir à bientôt.

P.-S.

C’est un hasard, mais au moment de livrer cette missive, je tombe sur un article du journal Libération daté du mardi 17/07, qui dit que 1% des plus riches de la planète possèdent les richesses cumulées des 57% plus pauvres.

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