Carnets de création, Bernard Kudlak

New York, le 18 juillet 2001

mercredi 18 juillet 2001, par Bernard Kudlak

Iris et Michael MosesJe vous écris du spectacle, derrière le chapiteau après la magie pour ceux qui connaissent. Encadré par les générateurs d’électricité et d’air froid qui nous moulinent tranquilles nos soixante quatre décibels journaliers (seuil inférieur absolu du silence, ici). Vous avez compris que ça me chagrine. Et bien oui ça me chagrine, mais j’ai des éléments d’informations supplémentaires : le générateur émet un mi-bémol, mais un peu plus aigu que le monocorde qui joue pendant le numéro de fil (la note qu’émet l’archet frotté à cette unique corde est aussi un mib), le tango sonore entre les deux mib désaccordés crée des battements de fréquence.
C’est pas pour rien que Bob à été accordeur de piano dans une vie précédente. Je savais que cela allait vous intéresser.

Normalement il faudrait que je vous parle du spectacle, mais je vais vous dire, nous avons fait du tourisme avec ma petite famille. Du tourisme à l’entresol !!
Comme dans plein de villes où se croise le monde entier, il existe une visite de New York dans des espèces de bateaux-mouches à roulettes, des bus à deux étages dont l’étage du dessus est sans toit (t’imagines mal que celui du dessous n’en ait pas non plus !). Donc on fait le tour d’une partie de la ville entre le rez-de-chaussée et le premier étage, et c’est rudement intéressant comme moyen de locomotion pour visiter le paradis des architectes qu’est cette ville insensée. Parce que ce n’est pas d’avoir fait toutes les rues perpendiculaires et parallèles qui va lui donner un sens précis.
Ce fut une révélation : je crois, grâce à ce bus mouche, avoir compris la quintessence du tourisme. Qui dit mieux ? Un truc marrant, si tu te lèves dans le bus, tu risques de te prendre les feux tricolores du dessus, en pleine poire. Mais enfin, les gens dans le bus, c’est pas le genre à se lever si c’est pas permis.
Comment c’est permis aussi de parler du spectacle ?
Qu’est ce que tu crois que je peux raconter sur le spectacle ! A ma place ? Bon d’accord, j’en parle pas dans ma rubrique ! Et pour cause : on peut guère être dedans et dehors. Non ? Si, j’ai un truc à dire : on a eu une deuxième critique dans le New York Times, elle est excellente. Ca me fait plaisir ! Et une super aussi dans Daily News.
- Quoi ? une critique, c’est pas le spectacle !
Je te dis, j’arrive pas à écrire sur le spectacle ! Ils n’ont qu’à venir le voir, le spectacle. Un spectacle, c’est une histoire d’amour, d’amitié, de tendresse, un spectacle ça se vit du dedans, du dehors, ça se vit comme on est avec ceux là, les ceux qui vous proposent le voyage. Je ne me sens pas de faire le tour-opérateur de Plume à New York.
Justement à ce propos, il y a un malentendu consternant le tourisme. D’abord, d’aucuns affirment "voyager", pas "faire du tourisme". Parce que dans la tête de plein de monde que je connais, il y a une différence entre les deux, voyager c’est bien c’est l’aventure, faire du tourisme c’est mal, c’est le conformisme moutonnier. En vrai, on s’en fout !
En revanche, si on croit que les gens (ceux qui peuvent, ça partage déjà) le font pour rencontrer la vraie vie des autres, la partager, ou si on croit qu’on voyage pour ça (partager la vie des indigènes dans un temps limité, de la nôtre, de vie), on se fout le doigt dans l’oeil. C’est exactement le contraire. On voyage pour ne pas être dans la vie des autres !
On fait du tourisme pour, enfin, ne pas être dans la vie de tous ces autres qui nous emmerdent avec leurs soucis, qui sont les nôtres. On peut toujours ricaner des japonais qui en troupeau dans les traîne couillons - du style de ce dont je vous parlais - nous photographient. Ils sont dans le vrai acte poétique, créatif, à savoir : ménager un temps de leur vie hors du monde, surtout hors du monde. Comme quand on voyage dans un train, on est personne ! Dans un train, notre vie est libre, entre deux mondes, entre deux gares, pas d’obligations, pas de standing à tenir, libre et rivé sur deux rails entre le réel et le réel.
Le tourisme c’est ça, regarder les autres et ne pas en être. Entre deux mondes, sans contingence. Un parfum de vacuité.
L’esprit libre, regarder les fourmis qui s’agitent, sans souci de sa propre fourmilière.
Abandon de sa dignité, de son stress, de son rang ? Certainement. Puis le train entre dans la gare, alors avec ses bagages, on reprend sa vie sous le bras, allégé, soulagé de quelques heures d’absence. A ce propos l’usage des portables dans le train est un crime contre la poésie du présent. Une soumission à l’ordre du réel qui impose jusque dans nos têtes sa dictature. Reiner Maria Rilke si tu savais !…Les touristes se repassent les photos de leurs vacances, pas pour les paysages qu’ils ont photographiés - surtout qu’on les voit pas tant que ça les paysages, Janine et Marcel ont pris du poids - pas pour ça, mais pour retrouver une nostalgie de la vacance de leur vie, quelques instants ou quelques jours où ils ont eu le droit tarifé de ne pas être comme tout le monde au milieu de tout le monde…….
Voilà une découverte qui me rapproche de mes congénères !
- Pratique ! Et le spectacle ?
- Lequel ? Celui d’hier, de demain, d’il y a un an ? Un spectacle n’existe que dans l’acte, pas autrement ! (je vais encore me faire bien voir !)
Et surtout, un spectacle, ça se fait à deux, comme l’amour, ensemble, c’est une relation entre un public et une troupe, ce jour-là ! T’entends ? : ce jour-là !
Demain c’en est une autre, avec d’autres gens, donc un autre spectacle.
- Si j’exagère ? Pas du tout, t’as qu’à venir, tu verras. En plus, venant de moi, qui ai participé à l’élaboration du spectacle, son alchimie, j’arriverai pas à vous raconter quoique ce soit, sans avoir envie de me vanter. Me vanter, parce que, autrement, on a trop peur de mettre du doute dans la tête des "à qui on raconte". Et quand on a du doute dans les godasses, ça fait trop mal aux pieds de l’âme.

Écoutez ! Les représentations, ici à Nouillorque, ça marche vachement bien, et même que ce soir (mercredi) le spectacle est joué en entier, nos blessés sont réparés.
Tu vas pas me dire, on fait un drôle de job ! Il y a une semaine le moral était dans les chaussettes avec les cailloux du doute de tout à l’heure dans les godasses, et aujourd’hui, ça baigne.
Faut dire qu’une annulation de spectacle, ça vous met mal. C’est une sorte d’infidélité qu’on assume pas très bien. C’est sensible ces petites bêtes-la ! C’est comme pour la critique. Dix bonnes critiques font plaisir, on ose à peine en boire la pleine coupe, une mauvaise vous bouffe le foie. C’est un lieu commun mais c’est comme ça ! Même si on est fervent des sceptiques, du bouddhisme ou autres taoïsmes de la paix du vide. En parlant de sceptique, je me suis fait une réflexion, vous vous souvenez de cette célèbre phrase de Montaigne : "Vérité ici, mensonge de l’autre coté des montagnes". Ben elle est devenue quoi la vérité maintenant qu’on a supprimé les montagnes ? Et le mensonge ?
Je vais garder ça pour demain, je crains d’avoir été un peu long.
C’est déjà bientôt la fin de notre séjour ici, je vais pouvoir aller faire du tourisme.
Je vous embrasse. (je deviens familier, mais à force, on crée des liens !)

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