Carnets de création, Bernard Kudlak

New York, le 21 juillet 2001

samedi 21 juillet 2001, par Bernard Kudlak

Jean-Marie : ça s'est bien passé, mais quel turbin ! Fanny et Laurent : petit tango avant de partir
Ben voila c’est le dernier jour pour le texte, demain je prends le train ! (en fait, ce texte se trouve être l’avant-dernier de ces chroniques new-Yorkaises).

Le train ici c’est des heures de queue pour prendre le billet et un mec qui écrit au stylo tous les renseignements sur une liasse de billets composés de plein de feuilles de papier carbone. Quand il a fini d’écrire, il tamponne chaque feuille dupliquée. Il te donne ton billet puis range les autres feuillets, le rose, le vert, le bleu, chacun dans sa petite pile de la même couleur qu’il lie avec un élastique. C’est moderne mais presque.
Ça m’a mis de bonne humeur, malgré les deux fois trente minutes de file d’attente vu que je m’étais trompé de gare !
Les "monteurs" sont arrivés pour démonter notre chapiteau, en forme et tout bronzés pour ceux qui sont allés dans le sud.
Ils nous amènent des nouvelles du pays (je ne vais pas vous les donner, vous y êtes, et je dois parler de l’Amérique, en plus, vous ne connaissez pas les gens).

C’était bien, New York, en définitive. Nous sommes même allés voir la statue de la liberté.
Un cadeau de la France à l’Amérique. Dans l’espoir qu’un jour l’Amérique aide la France à récupérer l’Alsace et la Lorraine.
C’est très beau cette géante aux formes, pour le coup, modernes, et à jamais ! On sent réellement que les émigrants devaient avoir le cœur regonflé d’espoir en accostant sur cette île.
Tu te rends compte, t’arrives des dictatures plus ou moins royales d’Europe, et t’es accueilli par une statue qui dit être la liberté.
C’est sûr que ça doit faire un choc. Dans l’autre sens aussi probablement, j’imagine que bien des pères de famille autoritaires et rigides n’ont pas dû vraiment apprécier ce genre de chose.
Je vous rassure, il n’y a pas de risque : l’Amérique c’est pas la liberté, car dès qu’on définit ce mot, il franchit la frontière, lui aussi.
Pas de soucis, la société américaine est bien encadrée. La liberté s’entend dans une certaine direction à laquelle Calvin et Luther ne sont pas étrangers. Nous l’avons diversement senti.
Par exemple ma petite fille jouait en slip sur la scène, il faisait rudement chaud, la climatisation venait seulement de se mettre en route : une équipe de télé présente m’a demandé qu’elle quitte le plateau ou qu’elle se rhabille, car on ne peut pas filmer une petite fille de six ans qui joue en slip en plein été. Etonnant non ?

Ceci dit, un voyage t’apprend au moins une chose : tu es libre de voir ce que tu veux. Dans le cas de ce pays, nous sommes gavés d’images et de visions toutes faites. Nous sommes abreuvés de l’idéologie de ce pays, aussi bien que l’était un paysan chinois de celle du grand timonier.
Presque aussi gavé que de l’idéologie anti. C’est dire ! Parce que tout cela s’additionne et ne s’annule pas.
Alors quand tu débarques quelque part, tu peux vérifier que tout est bien en place, tu trouveras toujours ce qu’on veut absolument te montrer. En bien comme en mal.
En revanche on peut également avoir la liberté d’essayer de ne pas voir le monde à travers les lunettes que l’on a fabriquées pour toi.
Ceci dit, il y a des domaines où ce que tu vois correspond à ce qu’on voulait te montrer. Alors ?
Ce que j’ai senti, c’est l’individualisme total dans cette société, malgré l’extrême courtoisie des gens ici. Et ce n’est pas contradictoire.
On peut penser, après avoir passé dix jours, que la société de la grande ville américaine, est une société au stade oral. Moi et mes besoins, et rien d’autre. Satisfaction des plaisirs du gavage en prime abord. Manger plus, digérer plus, gober plus. Etre plus gros plus grand plus fort. Il y a un aspect grande bouffe de Ferreri dans la société d’ici, allié à une autre idée qui est que si je paie, j’ai droit. C’est simple et efficace. Payer c’est comme brailler pour un bébé, la cuillère de blédine suit immédiatement et on est les rois du monde.

J’ai payé j’ai droit ! Misère de misère, on sent ça tellement. J’ai le droit de tout bouffer.
Avaler toute l’énergie, laisser couler le robinet, brûler du pétrole, avoir la température exacte sinon je fais pipi et je me roule dedans. Que le gaspillage est une forme de culture.
Ceci dit, il y a tellement de nature, de richesses naturelles qu’il faut être imaginatif pour penser que tout n’est pas à volonté.
Le pays est tellement grand et relativement peu peuplé que l’idée millénaire que la terre est inépuisable est en vigueur ici plus qu’ailleurs.
Donc plus, plus grand, plus gros, plus bruyant, plus, plus.

Et dès que tu sors de là (j’écris à présent depuis le train) la nature est immense et belle, forêts sans fin qui ondulent autour du grand fleuve, et tout semble inhabité.
En un quart d’heure de la ville plus ville que toutes les autres, la sauvagerie sylvestre. New York à la vue de tout cela, c’est le fortin du désert des tartares. Peut-être que dans l’immense cité, un capitaine veille au-dessus de la ville : dans une haute capitainerie, il attend les hordes de païens, ces sauvages que nos cousins, que les frères de nos grands-parents, ont repoussés plus loin, encore plus loin, avec la bible, les fusils, et les fils de fer barbelé, jusqu’au pacifique. Les premiers habitants de ce continent, qui reviendraient avec leur amour de la terre, leurs chants, leurs poèmes. Avec leur paganisme joyeux et aimant des arbres, de l’eau et du vent.
Romantisme d’européen amoureux des livres de Jim Harisson ou de Cormac Mac Carthy ? Probable…..
En réalité on se demande comment les hommes, dans ces immensités, ont fait pour se rencontrer. Espoir des uns, destructions des autres.
L’espoir de trouver un paradis animait ceux qui partaient pour les Amériques. Etre enfin neuf. Ne plus sentir la poussière des siècles sur le revers de son manteau. Une petite forme de l’éternité.
C’est pour cela que l’on sent ici une disponibilité des habitants à ce qui va arriver.
Une disponibilité, une vrai bonne volonté de vous rendre un service, d’être pour un temps disponible.
Et, pour moi une autre chose, positive et essentielle, croire que chacun peut accomplir quelque chose d’utile, de bien, de nouveau, de créatif. Que le développement de chacun profite au bien de tous. Que c’est enfin possible, rendu possible par le neuf. Tu peux le faire, et nous pouvons t’aider à le faire. J’ai tellement souffert de nos impossibilités idéologiques d’entreprendre quoi que ce soit en France, souffert des "pour qui tu te prends !", des "ne trahis pas ta classe sociale !", des "ne fais rien qui puisse changer !", des "tu n’y arriveras jamais !", des "c’est pas pour toi !" et plus encore, toutes les mesquineries méprisantes sur lesquelles se fondent les rapports d’autorité dans notre pays…Entendre un autre discours sur les possibilités de l’humain fait un bien immense.
Dans les pays catholiques, Dieu t’a attribué une place, contente-toi s-en ; malheur aux pauvres, aux mal nés. Dans les pays protestants, Dieu t’a donné la force de développer tes capacités, tes réussites sont une preuve de ta foi ; malheur aux vaincus, aux inadaptés, aux victimes. On n’est peut-être pas obligé de choisir entre les deux non ? Entre être riche, jeune et en bonne santé et pauvre, vieux et malade.

On a choisi d’être vivant il y a longtemps ou moins longtemps - ça dépend de notre âge - et déjà ça, faut un sacré bout de temps pour assumer ce choix ! Restons en là !

J’ai beaucoup aimé ce voyage, la terre est belle, mon dieu ce qu’elle est belle. Mais qu’allons nous en faire ? Aujourd’hui, avec ce que l’on a et ce que l’on sait ?

Vous êtes ici : Accueil du site > Archives > Le journal de New York
| | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0