Carnets de création, Bernard Kudlak

New York, le 25 juillet 2001

mercredi 25 juillet 2001, par Bernard Kudlak

Pierre Kudlak : Salut New York ! Dernière photo de la fenêtre de l'hôtel
La vraie question est de savoir si je peux continuer, si personne ne me lit … la vraie réponse est que je vais essayer.

Re-départ à partir de Westport, par le même et unique train qui relie New York à Montréal. Ligne que nous avions empruntée, ma famille et moi, pour nous rendre de New York à Westport.
Arrêt à la gare à quinze heures dix neuf. Une heure de retard. C’est comme à l’habitude.
Quatre heures pour faire moins de deux cents bornes, douane comprise.
Le train roule lentement, voilà l’explication. Cela nous permet de regarder une biche ici, un hydravion là, sur le lac Champlain. Grand, très grand. Mais tout petit à coté des grands lacs.

On est en voyage, pour regarder et échanger.
Ici c’est comme partout, enfin partout où on connaît, aussi paumé que le fin fond de la Haute- Saône, des drapeaux américains sur tous les perrons des habitations de bois. Comme en Scandinavie. Quand tu es si peu de monde dans une si grande contrée, tu as intérêt à affirmer appartenir à une communauté humaine qui en compte plein, des humains. Alors tu mets le drapeau pour te sentir civilisé. Des fois qu’il y ait des doutes. T’en vois toi, des raisons d’avoir des doutes ?

Nous sommes un peu secoués. Entre le champ de maïs et le train passe un cimetière, à moins que ce soit le contraire.
Nous avons quitté les montagnes et voici la plaine. Nous avons longé un immense verger de pommiers très jeunes. Le train ne roule pas à cinquante à l’heure.
Le train est en train de se traîner, cela ne devrait pas nous étonner.
Je viens de voir une ferme "Fantasia chez les ploucs" ! Tout y est : les vieux bidons qui traînent, des déchets, deux carcasses d’automobiles affalées dans l’herbe jaune qui furent Cadillac ou autre bateau, un troupeau boueux de bovins, entassé sous une étable grise de planches de bois disjointes.
Je vous l’avais dit qu’on n’avançait pas : j’aime beaucoup ce train international qui va à l’allure du petit train touristique qui monte à la citadelle de Besançon. Et en plus c’est un train pour petit garçon : il klaxonne tout le temps, chaque fois qu’une route, un chemin, une gare, un ours ou que sais-je encore croise le chemin de fer. A peu près tout le temps. Un vrai train qui siffle c’est rare. Ils auraient du garder le charbon et la vapeur, ça marchait aussi bien et les petits garçons auraient été encore plus aux anges.

Voilà la frontière, nous sommes arrêtés dans un champ de navets : un douanier féminin au délicieux accent du Québec nous demande de préparer nos papiers.
Après la frontière, nous avons l’explication : les wagons, vieillots mais confortables, datent des années cinquante, la voie est exploitée pour le trafic de marchandises mais ne convient pas réellement pour ce type de wagons. De plus la chaleur a tendance à écarter les rails, donc le convoi roule prudemment. Du reste, quand il lui prend la velléité d’accélérer - le vieux train du nouveau continent - tout tremble au dessus de nous, dans les paniers à bagages.
C’est un voisin, passager qui nous fournit aimablement les informations.

Puis nous arrivons à Montréal, par un grand pont sur le fleuve Saint Laurent, le pont Victoria, d’où nous découvrons le pavillon français de l’exposition universelle de 67, qui sert à présent de casino.
Je me souviens de cette expo, car c’est l’année où Mimile, habitant de St Pierre et Miquelon, le bout du monde, est venu, après une visite à l’expo, rendre visite à mes grands-parents qui l’avaient hébergé en 1945, à la libération du pays de Montbéliard. Il était alors soldat de l’armée de Leclerc ou de Delattre de Tassigny, je n’en sais rien. Mais le plus important pour moi est que Mimile m’a évité bien des représailles, quand j’ai passé le conseil de discipline.
Conseil de discipline pour indiscipline, en classe et envers un enseignant névrosé et débile qui baffait et soulevait ses élèves par les oreilles.
Mimile roulait dans sa dauphine de location à la même vitesse que sur son île (qui est la même vitesse que le train New York - Montréal, environ trente kilomètres à l’heure. Très souvent la petite auto sur les routes de Franche-Comté formait la tête d’un long serpent klaxonnant (comme notre antiquitrain !) dont le corps énervé était parcouru de spasmes d’autos qui n’arrivaient pas à le dépasser. "Ben quoi faut pas être pressé !". Sa présence à la maison, et ses tonitruants "Fusillé à l’aube !" à mon endroit, ont détendu l’atmosphère et mon paternel ne pouvait pas raisonnablement user de ses propres représailles pour un conseil de discipline qui tournait à la farce. D’ailleurs la sanction n’a été que quelques heures de colle que j’effectuai dans la classe des troisième - c’était mon année de cinquième - pendant le cours de maths, ce qui m’a fait apprendre ce que l’on appelait les maths modernes avec facilité et trois ans d’avance.
Donc le pavillon de l’expo, devenu un casino, puis les gratte-ciels dans le ciel du soir, les lumières de la ville.
Grand hall de gare des années quarante avec des bas-reliefs à la gloire des bâtisseurs du Canada sur ses faces intérieures à chaque bout de cette grande boîte à chaussures. Ecrit en Anglais et Français pour le Canada et pour le Québec.
Amérique francophone : on peut tout dire, mais ça fait plaisir.

FIN DE CES "CHRONIQUES NEW YORKAISES".

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