Carnets de création, Bernard Kudlak

Première réunion d’automne (extrait n°23)

mardi 21 octobre 2003, par Bernard Kudlak

Matin :
Le jaune et l’or commencent à se mêler au vert, peu de rouge encore. La Furieuse en crue, gonflée des pluies de la nuit. Alain Mallet, qui habite la vallée de Mouthe, nous annonce que ce matin, le blanc recouvrait ce pays de Haut Doubs, le plus froid de France.
Ici il fait doux.
C’est cet après-midi que démarre la reprise de création de "Plic Ploc".
Nous ne sommes plus totalement dans la recherche, mais commençons de la réalisation. Simplement parce que nous avons avancé plus vite que prévu : les structures sont en place, nous avons donc une grande partie de réalisation à faire pendant cet automne.
Avec cette nouvelle façon de travailler - période de recherche avant la réalisation - nous avons gagné en calme, en sérénité et avançons notre travail dans une très belle ambiance, joyeuse, cependant active et efficace.

L’installation du matériel n’est pas terminée : nous commencerons cet après-midi par une réunion, où nous aborderons tous les thèmes du spectacle à venir et la méthode de travail.
Nous présenterons l’organisation de la compagnie, l’organisation de la vie en tournée. Pierre, Jean-Marie et Dom ont même rédigé un espèce de contrat de vie dans la compagnie (le "carnet d’accueil").

Le dialogue et la responsabilité de ses actes facilitent la vie de chacun dans un groupe.
Une des ententes la plus difficile à faire respecter - et, on peut le dire, jamais respectée - est de garantir les espaces "non-fumeurs" dans la collectivité et sur les lieux de travail. Les fumeurs sont amputés d’eux-mêmes dans les espaces collectifs, où ils ne peuvent pas en griller une. Et cette souffrance prend le pas sur la convivialité et le respect des uns et des autres : pour être entier, pour être en lien, il leur faut fumer du tabac. Pour le spectacle, nous avons besoin de gens entiers. Absolument. C’est un débat permanent où celui qui est gêné par la fumée des autres devient un bourreau existentiel envers celui qui ne peut se passer de nicotine ou de l’acte de fumer. Bien que la loi de la république protège les personnes qui ne veulent pas rencontrer la fumée de tabac, c’est plutôt la loi du nombre ou celle du plus chiant qui pose les règles (ça marche dans les deux sens). Dans les milieux artistiques, la consommation de tabac est très courante, presque obligatoire. Elle est confondue aux pratiques de convivialité, de liberté, de courage, d’émancipation, voire de créativité, elle est confondue à Dionysos. Cela est étonnant. La chaîne revendiquée comme moyen d’envol… Cela ne serait pas un problème (chacun choisit sa vie, et chacun fait comme il veut) si la fumée de tabac n’était pas aussi volatile et partageuse de ses effets puissants. Comme le bruit, cette autre pollution généreuse…
Bref, je vois que ça fait 25 ans que des débats autour de la fumée et des effets du tabac imposés à ceux qui n’en veulent pas font rage dans la troupe. Avant même qu’on s’appelle Cirque Plume, ils existaient déjà. Aujourd’hui, ils ne sont pas aussi tendus, on vit de petits arrangements avec cette réalité.
Pierre défend un concept pour l’organisation de la vie du campement : "le Cirque Plume ne doit pas avoir les inconvénients de ses services". Idée très simple.
Si le cirque Plume prête un camion, il doit être rendu propre avec du carburant dans le réservoir. Si le lieu commun est disponible hors période de travail, il est à la charge domestique de ses utilisateurs. Les mégots qui traînent en permanence sous l’escalier de la cuisine doivent être ramassés par les fumeurs, pas par ceux que cette pratique désinvolte dérange. Bref, les services sont nombreux et c’est tant mieux, mais ils ne doivent pas entraîner des surcharges de frais et de travail au-delà du service lui-même. Ça s’appelle être responsable, c’est naturel, et cela va mieux quand c’est dit et négocié.
C’est de toutes ces choses que l’on parle une fois de temps en temps, pour ne pas être obligé d’en parler tout le temps.

C’est très excitant de commencer avec tout le monde, de rencontrer des nouveaux, de savoir que nous allons partager trois ans de notre vie ensemble et partir dans l’aventure d’un spectacle : chacun ses rêves et sa projection de ceux-ci dans le réel qui s’avance.
J’écris pour vous le dire, mais aussi pour m’occuper avant cette rencontre...
Dans la maison, Alain, Brigitte, Nicolas et un ancien objecteur du Cirque Plume, excellent contrebassiste, Eric Jankowski, répètent pour un concert le week-end prochain. Il est midi, un rayon de soleil est passé en courant porter le bonjour avant de s’enfuir dans des contrées moins humides.
Voilà la vie : raconter des choses insignifiantes, "Ces choses insignifiantes - alimentation, lieu, climat, délassement, toute la casuistique de l’égoïsme - sont incroyablement plus importantes que tout ce que l’on a tenu jusqu’ici pour important". "Toute la casuistique de l’égoïsme", si actuelle… Il voyait loin Nietzsche (In Ecce Homo, chapitre "Pourquoi suis-je si avisé ?"), en effet si avisé !
Je ne saurais vous dire tout le plaisir et le bien que me procure ma petite casuistique de l’égoïsme.
Devant mes fenêtres, un rideau de feuilles de vigne vierge, légèrement rougissant, s’agite frénétiquement sous les assauts d’une fauvette à tête noire qui en grappille les petits fruits violets, puis s’envole d’un trait. Hier un épervier s’est posé sur le toit du moulin. Ces rapaces nous font visite régulière dans l’espoir d’attraper un piaf, mais je ne les ai jamais vus réussir.
Il y a quelques semaines, à mon grand étonnement, j’ai vu sortir de la gueule noire d’une grange ouverte, allumée par un soleil de midi, une femelle épervier, tenant dans ses serres une souris : la vie tenant dans ses serres cette autre vie qu’on appelle la mort. Autre vie, car nourriture. Etonnement, au sens d’aujourd’hui, parce que ce rapace aime plutôt les oiseaux, mais aussi étonnement au sens de tonnerre, de foudroyer, parce que cette scène était une magie : l’oiseau entrant de l’obscurité dans la pleine et forte lumière nous donna l’impression d’une apparition, tel l’oiseau paraclet d’une ancienne et païenne religion.
Après ça, la journée garde un goût sucré.

Après-midi.
La réunion a eu lieu : nous avons passé en revue les conditions de vie, nous avons épluché la conduite et les propositions artistiques. Chacun a de quoi projeter et inventer pour lui.
Demain, nous commençons à 9 heures par des exercices en commun. Des improvisations. Pour nous rencontrer. Sur le plateau. En jeu.
Demain après-midi, travail autour de la corde de Maëlle et du jet qu’elle ne pourra pas arrêter. Egalement la fanfare de casseroles, son déplacement, et ses possibles.
Jeudi, nous recevons le matériel de cadre coréen et la bascule. Nous bosserons aussi le voleur de batterie. Vendredi, ben… on verra !

Bonnes vacances à vos enfants. Je retourne au chapiteau pour régler quelques questions d’organisation.
Bien à vous.

PS : une page de publicité pour un livre dans lequel j’ai l’honneur de figurer auprès de soixante dix huit autres auteurs :
Paroles Intermittentes
Recueillies par Bénédicte Brunet
Editions Hors Commerce 2003
Titre : Paroles Intermittentes
Genre : Questions de société-Sciences-humaines
Collection : Hors Scène - Collectif dirigé par Bénédicte Brunet
Prix public : 12 euros - Parution : 26 octobre 2003
Nombre de pages : 216 p. ISBN : 2-915286-09-4

Les droits d’auteur de ce livre seront versés aux fonds de solidarité des intermittents constitués durant l’été 2003.

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