Carnets de création, Bernard Kudlak

Quelques histoires de cul dans l’eau (extrait n°22)

lundi 20 octobre 2003, par Bernard Kudlak

On est en tournée théâtre, alors des fois on lit la revue "Arts de la piste" qui traîne dans le lieu commun. (Je parle de loge commune, pas de la qualité rédactionnelle). Cette revue consacrée au cirque aujourd’hui est financée par des fonds publics (association "Hors Les Murs").

"Quand c’est trop, dit Pierre c’est insignifiant".
A quel propos ? A propos du positionnement de cette revue à notre égard.

Pourquoi j’en parle ? Je te l’ai dit, parce qu’on l’a lue, tous. Alors, on en parle. Entre nous, donc entre nous. Entre nous, la troupe, donc entre nous, vous et moi. Hier, en coulisses, à l’échauffement, Cyril Casmèze, acrobate zoomorphe de son état, le plus célèbre et totalement inimitable "homme chien" de l’histoire du cirque, me disait que "Arts de la piste" avait fait un numéro spécial sur l’animal au cirque, l’animalité. Mais sans le contacter, sans parler de son travail, et sans même citer son nom. Il s’inquiète de savoir si c’est lié à Plume. Pour le moins, ça le surprend.
Je suis bien emmerdé.
Je lui réponds que je n’en sais rien, mais qu’il en a été de même à propos de Robert Miny, notre compositeur, dans la même revue, lors d’un dossier sur les compositeurs de musique de cirque. Une rédactrice, fort informée, annonça même que les musiques des spectacles de Plume étaient écrites par Pierre Kudlak. (Oh Dieux des nuls protégez-les !).
Après le spectacle, piqué par cette conversation, je regarde le magazine qui déclencha la conversation, et m’aperçois qu’il comporte un dossier "danse sur fil". Donc en toute logique, je parie qu’il ne fait aucunement état du travail de Brigitte Sepaser, la danseuse de fil du Cirque Plume. Bingo !!
En effet, son nom n’est même pas cité.
Certes, quand c’est trop, c’est insignifiant, mais Brigitte c’est mon amoureuse.
Ma conclusion ? Pas de conclusion.
Enfin, cette volonté de faire inexister (si je peux me permettre) notre compagnie, et les créateurs qui y travaillent, de la part d’une revue quasi officielle, après vingt ans de grands succès de chacune de nos créations, nous fait tout de même quelque chose.
Grosse tête ?
Dans les années 70, une chanteuse, Rika Zaraï, développait l’idée qu’on pouvait guérir de tout par des bains de siège dans l’eau froide.
Ça marche peut-être pour la grosse tête. Car comme dit mon ami Julos Beaucarne : "A force de péter trop haut, le cul prend la place du cerveau".
Je devrais me méfier : mes ambitions ne peuvent peut-être pas prétendre atteindre les sommets auxquels j’aspire, et je ferais bien de me mettre le cul dans l’eau froide, au fond de ma brousse, plutôt que de me mêler de l’aristocratie critique de l’art du cirque contemporain.
Je vais essayer. Je vous dirai comment ça fait. Ça peut servir.

Caen, lundi, 13 octobre 03, anciennement 20 Vendémiaire CCXII.
Pour vous reposer des puérilités d’hier, je vous emmène faire du tourisme à Caen. Parce que là-bas, je vous connais : vous n’allez pas y aller.
Déjà, on a été très bien accueillis au théâtre par une équipe formidable. Et puis le public, formidable. Debout, touché. Des qui m’ont dit avoir pleuré pendant le spectacle, des dames et des messieurs…
Ça me touche. On fait le spectacle pour cette émotion-là. Pour ce partage. Pour ce qui est lumineux dans notre humanité. Merci.
Pour la ville, c’est incroyable le nombre de magasins de petites culottes. En vrai, il y en a partout, dans chaque rue. Presque. Une voix me chuchote qu’on dit string aujourd’hui. C’est vrai, même qu’une jeune et jolie réceptionniste du théâtre (côté entrée des artistes) en avait un sacrément coquin, de string, en tissu arachnéen (adjectif garanti collection Arlequin rose !) rose et violet, décoré de petites fleurs, avec quelques volutes, qui dépassait de son pantalon, porté fort en dessous du niveau de la taille, et nous proposait un voyage imaginaire dans la dentelle, alors qu’elle décrochait les clefs des loges pour nous les donner.
C’est plein de poésie, Caen.
Entre ça et le voile islamique, on ne sait plus quoi penser des jeunes filles. Mais si, on sait quoi en penser. T’inquiète pas.
Donc des petites culottes.
Puis des noms de rue vraiment chouettes : l’autre soir, la jeunesse de notre pays nous propose d’aller boire un autre verre, ailleurs, à la fermeture des bars. Alors nous autres, la maturité de notre pays, forts de notre vacance de famille, allons, suivant la jeunesse, le rire, les verres et les désirs qui tourbillonnent dans les yeux et les cheveux des mammifères primates à pouces opposables. Car le dernier verre n’est pas boire, ni danser, ni parler, ni même fumer, il est désirer.
Mais voilà que nous papotons patiemment sur le macadam, car la boîte est pleine et menace de déborder. Les autres bars sont fermés. Nous attendons. Etre battant la semelle, dans la nuit Caennaise, sous l’étoile du dieu de la guerre et sous la lune qui gonfle, est un exercice, somme toute, vibrant et sensible.
Une plaque émaillée nous renseigne sur l’endroit où nous sommes : "Impasse du tour du monde".
C’est plein de poésie, Caen.
Bon… Lassés de l’attente et devant les spectacles qui nous attendent, eux aussi, le lendemain, nous rentrons, Alain, Cyril et moi, dans un Caen désert (j’ai failli le "Caen retranché" mais j’ai pas osé) comme trois trop vieux pour chercher trop longtemps le dernier bar ouvert. On claque le sabot triste, dans le nocturne piétonnier provincial. On a l’impression d’être les héros un peu poussiéreux d’un film des années 70 avec Montand, Piccoli, et Reggiani picoleur… qu’on regardait à 20 ans.
Alors on est arrivé à l’hôtel, à côté duquel des cartons accueillent les sans domiciles fixes qui dorment là, avec pour toute couverture, une surdose d’alcool dans le sang.
On s’est dit "Bonne nuit" dans l’ascenseur, avec un bon sourire qui raconte une longue histoire.
On vit des sacrées aventures en tournée… T’as vu ça !
Encore une histoire de cul dans l’eau froide.
Je vous raconte pas les restaus, bien que je me sois énervé dans un, d’avoir mal mangé et bu pas bon, pour cher (les autres ont pris des tripes et ont apprécié !), dans un des, dont la patronne s’honore d’afficher son minois en photo avec notre actuel Président de la République, amateur de tripes de Caen, je suppose. Pauvre homme, si les consommateurs sont tous aussi bien servis que je l’ai été, c’est pas un service à lui rendre.

En parlant de république : à Caen la "Place de la république" est aussi indiquée "Ancienne place Royale". Logique historique normande ?
Mais non ! C’est qu’ici, il y a plein de rues qui ont un nom et un ancien nom.
La "Rue de Strasbourg" : "Ancienne venelle aux chevaux". J’aime mieux l’ancien nom.
La "Rue du Bras" est dite "Ancienne rue de la boucherie". Ils ont dû changer le nom de la rue, pendant la guerre de 14 je suppute, ça devait la foutre mal un nom pareil pendant la der des der. T’imagines le caporal qui demande "D’où il est, le soldat dont on n’a retrouvé que la tête et les tripes ? De Caen, Rue de la boucherie" !
C’est gore ? Non, humain ! Ecce homo !
Ça me fait penser que j’ai acheté un vieux recueil d’Hugo, hier, au marché, le long du port :
"Depuis six mille ans, la guerre,
Plait aux peuples querelleurs
Et Dieu perd son temps à faire
Les étoiles et les fleurs".
Totor, j’adore ! C’est beau, poétique et un peu con. Comme nos spectacles. D’ailleurs ce quatrain répond en écho à un poème du japonais Kobayashi Issa, son presque contemporain (1763-1827) :
"Nous marchons en ce monde
Sur le toit de l’enfer
En regardant les fleurs".
Ce poème est cité par Shan Sa dans "La joueuse de go", roman riche sur les comportements des primates sus-cités les uns envers les autres.
Je ne résiste pas à mettre un autre poème d’Issa qui nous relie à notre thème :
"Bien. Si ce monde de rosée
N’était qu’un monde de rosée
Ceci étant admis, pourtant…"

J’adore aussi.

Revenons aux rues de Caen (cherche pas, il n’y a pas de contrepèterie).
Les églises, s’y mettent aussi. Ainsi l’église Saint-Sauveur est annotée, sur sa façade en réfection "Anciennement Notre-dame de froide rue"… C’est extra, "Notre-dame de froide rue"… (qui rappelle la prophylaxie précédemment évoquée).
En vrai, à Caen, il y a deux villes l’une sur l’autre, et les anciennes plaques sont destinées aux voyageurs qui veulent découvrir la vraie ville sous celle qui vend des strings et des petites culottes, fabriqués par des clandestins chinois et turcs, aux collégiennes.
Entrez dans la venelle aux chevaux, pour vous diriger vers Notre-dame de froide rue… Un monde vous attend.
C’est plein de poésie, Caen.
J’ai oublié de vous dire que quand, chaque soir, après le spectacle, je parle du conflit des intermittents et du spectacle vivant, je ne me fais pas huer, mais applaudir.
Et que les intermittents de Caen ont fait, à l’ouverture de saison du théâtre, jeudi, pour notre première ici, un spectacle apprécié et imaginatif en lisant un de mes textes : "L’impôt culture, la fête qui dure", mais vous le connaissez, chers fidèles lecteurs de ces carnets.
Ça l’fait.

Jeudi 15 octobre 03.
On commence mardi prochain. En attendant, pour vous, j’ai un exemple de comment on est obligé de procéder pour la création. Entre envies et réalité.
J’avais envie depuis le début d’un travail à l’intérieur d’une goutte d’eau.
Travail de contorsion et danse dans l’eau. Et donc nous avions cherché à créer une goutte en laissant couler de l’eau dans une bâche plastique. L’eau c’est sympa mais un mètre cube pèse une tonne. Et c’est pas seulement chiant à l’école primaire pendant la leçon de calcul des robinets qui fuient, ça l’est aussi en répétition, vu que la bâche plastique qui contient un mètre cube d’eau, éclate à tous les coups sous la pression. "Gueule pas ! T’avais qu’à pas te mettre dessous ! Qu’est ce qu’on t’a appris à l’école ?".
Avec une bâche horizontale, on peut mettre plusieurs mètres cubes et la répartition des charges est bonne : le plastique résiste mais il n’y a pas assez de profondeur pour un travail. Bien sûr, c’est rigolo de voir Piotr faire la brasse papillon dans dix centimètres d’eau, mais bon…
Et pendant ce temps Sylvaine invente, dans les piscines, des mouvements et des sensations.
Autre idée : un aquarium. Premier temps des recherches : oui, il existe des aquariums de dimensions permettant un travail dans l’eau, tel que Sylvaine le projette. Bonne nouvelle.
Recherche du spécimen. Trouvage du spécimen. Ça avance bien.
Autre étape : arrivée du devis du spécimen, un aquarium de deux mètres de haut, deux cinquante de long et cinquante de large : 250 000 francs la pièce. En euros pour les modernes : plus de 38 000.
Fin du processus. Trop cher.
Mais volonté de faire quand même, alors on va demander pour un budget raisonnable, quel type d’aquarium on peut acheter. Voir même d’occasion. Et là on va faire le processus inverse, partir du réel possible, inventer un numéro, une relation possible. Si possible. On s’accroche et on verra bien. Je vous tiens au courant.

lundi 20 octobre 2003.
Le plancher "spécial Plic Ploc", est monté sous le chapiteau, à Salins les Bains. Attention peinture fraîche.
Ce matin, tout va très bien Madame la Marquise.
Maël ne prend pas sa caravane pour cause de boîte de vitesse cassée et m’appelle de bon matin pour qu’on lui trouve un hébergement. Mais elle ne pourra plus nous joindre, parce que son portable est lui aussi hors d’usage. De toute façon Jean-Marie est également injoignable, son portable ne répond pas, ajoute-t-elle.
T’inquiète pas, ce soir, on vient te chercher à la gare à Mouchard. Je préviens Jean Marie ; il fera ce qu’il faut.
Je pose le combiné, il re-sonne, c’est Jean-Marie. Il est chargé, ès qualité de grand chef technique, de superviser l’installation du chapiteau, du matériel de répétition et des artistes, avant les répétitions. Il a perdu son portable, perdu les clefs de son camion, lequel est de toute façon, inutilisable, car il vient de l’embourber jusqu’à l’essieu.
La pelouse est "gaugée" (en franc-comtois dans le texte) de boue, les caravanes patinent à l’entrée du camp sans pouvoir être installées, et il faut trouver d’urgence un tracteur pour les mettre sur le terrain : une pelouse détrempée, transformée en champ d’automne, comme après un concours national de labour.
Il pleut depuis la nuit sans interruption. Plic…ploc…
Et certaines plaques du plancher gondolent, sous l’effet de la peinture. Bravo, la technique du plancher marine.
"On va être en retard ?" lui demande-je après l’avoir chaleureusement assuré de mon sincère soutien. (Je suis au chaud et au sec, en train de vous écrire, ça ne mange pas de pain !).
"Au moins d’une demi-journée. D’autant qu’à Rioz (où sont les ateliers du Cirque Plume) ils ont galéré tout le matin et ils ne seront pas à Salins avant 14 heures".
J’ai pas osé lui conseiller de se mettre le cul dans l’eau pour rester zen.

Le cirque, nous rappelle quelquefois Alexis Gruss, c’est trois cents jours par an, les pieds dans la boue.
Demain, on commence les répétitions. Tout est presque prêt.
Plic ploc.
Je pense ne pas trop vous écrire les semaines qui suivent, j’ai école ! Et en général j’arrive pas à faire tout en même temps. Couvrez-vous bien.

Salutations fraternelles.

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