Carnets de création, Bernard Kudlak

Rejouer l’enfance du monde

mercredi 1er avril 2009, par Bernard Kudlak (Date de rédaction antérieure : avril 2009).

Bernard Kudlak, directeur artistique du Cirque Plume, évoque ici la matière qu’il travaille avec les artistes, musiciens, acrobates ou costumiers : l’enfance, le dépassement, la fragilité, nos mythologies personnelles et collectives.

Qu’est ce que mettre en scène le cirque ? De quoi procède cet exercice ? En pleine création de "L’atelier du peintre", c’est pour moi le meilleur et le pire moment pour répondre à cette question ! L’écriture d’un spectacle de cirque et sa mise en piste sont pour une grande partie indissociables. Sa mise en scène est également une forme de l’écriture du spectacle de cirque. Comme à l’opéra, l’essentiel de l’œuvre est dans son immédiateté, dans l’éternité de chaque instant partagé. Il n’existe pas d’écriture de cirque indépendante du geste et de la réalité physique de la pratique circassienne. L’idée d’écritures de cirque qui seraient indépendantes des artistes (à qui l’ "on" conseillerait de rester sagement des interprètes) est un concept qu’il convient d’approcher avec circonspection, car il se peut qu’il nie une partie essentielle de l’art du cirque.

L’art doit être ailleurs que dans les définitions. Les œuvres d’art sont créées par les artistes et uniquement par les artistes, en cirque comme ailleurs. Même si, pour écouter un proverbe chinois (cité par Bukowsky) "l’artiste est assis sur le seuil du riche". La réalité de création des arts du cirque est subordonnée à la liberté de création des artistes. Et non aux riches sur le seuil desquels nous nous trouvons. Mais alors, en quels endroits les artistes vont-ils chercher leurs matériaux de construction ? Le psychanalyste Daniel Sibony écrit qu’une œuvre d’art "donne à être". Les œuvres de cirque nous donnent à être. Mark Rothko disait que l’acte artistique était peut être de même nature que la biologie, un produit du vivant relevant du même processus que celui qui oblige le grain de blé à pousser quand il est semé. L’acte artistique est une nécessité vitale.
En réfléchissant sur quels "matériaux" je travaille mes mises en scènes, je conclus que les éléments pratiques qui fondent un spectacle de cirque - les numéros ou pratiques de différentes disciplines de cirque (aérien, acrobatie, équilibre, jonglerie, clown etc), mais également, la musique, la danse et la chorégraphie, la comédie, le mime, les matières, les tissus, la lumière, le son... - se mélangent intimement avec des matériaux ontologiques, oniriques, philosophiques, politiques, psychanalytiques (j’écarte "idéologiques", par dégoût de nos guerres de religions politiques du XXème siècle et celles théologiques du XXIème) !

Le cirque est marqué par l’enfance, le dépassement, la fragilité et par les mythologies (collectives et personnelles). Le cirque y est indéfectiblement lié à l’enfance. Parce qu’il a été un temps un spectacle pour enfants. Parce que le cirque utilise très largement le jeu libre de l’enfant, essence de la créativité, qui s’exprime de façon toute-puissante et illimitée : le cirque existe exactement dans cette liberté enfantine de penser un monde sans limite et de vouloir à tout prix le faire vivre. Jouer à être infini. Voilà le cirque. Ainsi "le cirque c’est la nostalgie du paradis". Mais peut être l’ai-je trop écrit… Le cirque est la recherche de cette toute-puissance, du moins la recherche de la mémoire de cette toute-puissance : "Je suis un héros : mon réel est sans limite". D’où la notion de dépassement, consubstantielle aux arts du cirque. Et ce dépassement n’est pas de la gymnastique, mais la mise en représentation du dépassement de soi, de sa condition humaine. Ne fût-ce que de quelques millimètres.
À cause et à travers cette recherche de l’infini, notre art est confronté sans cesse à sa propre fragilité (et en ce qui concerne le Cirque Plume, ma mythologie de la fragilité, il faut bien le dire !). Sa gloire et son génie est de mettre en scène cette fragilité dans des spectacles qui prétendent souvent montrer le contraire (apologie de la force, du courage, de la solitude, des valeurs de la virilité) et qui font du clown et de la danseuse de fil de proches cousins des anges.

Enfin, la cohérence d’une écriture et mise en scène de cirque passe par la connaissance et la reconnaissance des récits mythologiques de l’humanité, les contes et légendes qui nous ont formés ou que l’on découvre au cours de notre vie, nos mythologies personnelles et les mythologies collectives (Barthes).

Jouer à faire semblant, mais pour de vrai ! Tel est le cirque. C’est le mélange des matériaux inconscients nés de l’enfance et des désirs inconscients et profonds de chacun des acteurs de la création (ainsi que ceux de la société qui nous entoure), allié à nos connaissances techniques et intellectuelles, qui crée les lignes de force de la création d’un spectacle de cirque. Cet ensemble forme, à tous les niveaux, un espace à la fois matériel et immatériel cohérent, régulier, homothétique presque, dont le dénominateur commun est "mythologies, enfance, dépassement, fragilité".
À chaque niveau de création, du numéro de l’artiste à la conception globale du spectacle, des soli aux moments collectifs, du pur moment technique à la trouvaille poétique, on peut appliquer à chaque instant créé (un spectacle c’est chaque seconde pendant deux heures) ce dénominateur commun, à la manière d’une représentation du concept des fractales. Mettre en scène un spectacle de cirque consiste pour moi (avec la créativité du collectif, celle de chaque artiste, du compositeur de la musique et des créateurs des costumes, des lumières, du son, des masques) à sculpter ces espaces qui ont un dénominateur commun. Pour paraphraser Joseph Beuys qui se définissait "sculpteur d’espace social", je dirai que le metteur en scène de cirque est un sculpteur d’espaces mythologiques. Voila ce que je comprends de ce métier, et c’est ainsi que je le pratique.
De cette façon, le Cirque Plume crée des œuvres qui s’adressent à "l’enfant libre", c’est-à-dire (hors jargon) à la part d’être libre et créative du spectateur, quels que soientt l’âge et la culture de ce dernier.
Ainsi, à chaque spectacle, au cirque, nous rejouons l’enfance du monde.

Texte paru dans Stradda n° 12 (avril 2009).

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