Carnets de création, Bernard Kudlak

Sans titre (extrait n°5)

vendredi 13 avril 2007, par Bernard Kudlak

Vendredi 6 avril 2007.
Le soleil n’est pas encore levé. Par la fenêtre, j’admire les roses des fleurs de pêchers se mêlant au vert amande de la prairie, dont la couleur vive de printemps est, ce matin, adoucie par le gel. Harmonie parfaite des couleurs née de la lumière grise bleutée de l’aurore.
Des pêches, le gel a-t-il fait la cueillette ? Nous ne mangerons peut-être aucun fruit du pêcher cette année, mais aujourd’hui, la sublime beauté de ce matin d’avril vaut bien un panier de pêches, demain, en juin.

Les obligations de papa effectuées et le bus scolaire parti, je rejoins mon bureau d’où je vous écris.
Le soleil est encore assez bas. Je mets un vieux calendrier 2003 "Antargaz" en carton debout contre mon ordinateur (franchement, qu’est-ce qui fait encore là, ce calendrier moche ?) afin d’occulter le soleil qui m’empêche de voir l’écran de mon portable.
Les oiseaux chantent, j’entends la fauvette à tête noire (à ce propos, la femelle rouge-queue est là depuis quelques jours). Dans le ciel, des milans qui remontent.
J’irais bien me promener, mais je suis en train de rédiger le texte contenant les idées réunies pour la première phase de recherche sur "L’atelier du peintre", qui commence dans 2 semaines.
Des fois, j’arrive à me persuader que la meilleure façon de travailler est de cheminer le long des sentiers ; c’est souvent le cas. La péripapétitie est une méthode efficace pour réfléchir. Mais là, non : je dois mettre en ordre les pistes de travail pour dans 2 semaines. Je note l’idée de départ et le cadre dans lequel le spectacle se déroule. Ce cadre doit être assez précis.
En ce moment, je regarde les références qui me "parlent", ce sont des références d’œuvres et de matières dans les œuvres : Bacon autour d’Innocent X de Vélasquez ; Braun Véga avec "Lecture à l’atelier", tableau dans lequel on voit Vermeer peindre Guernica ; les nuages de Constable ; Courbet et son atelier, où l’on remarque que sur le mur du fond est peint un martyr. Est-ce un Christ ou St Sébastien ? Je ne sais pas, mais on ne peut pas distinguer vraiment qui, des personnages près du mur, sont peints ou sont les visiteurs de Courbet ; l’atelier de Bacon aussi, tel qu’on le voit en photo ; Caspar David Friedrich dont la mer de nuages me fait rêver (j’ai toujours un fond romantique et à ce propos, un petit dessin de Hugo en couverture de l’édition de poche des "Contemplations" pourrait bien trouver sa place dans l’atelier du peintre) ; "les oisillons picorant sur un rocher" ; de Chu Ta est dans la même trace d’encre pour "L’atelier…" ; Fromanger et Bruce Nauman (encore lui), avec son couloir de lumière verte, me donnent des idées.
Et d’autres aussi, mais voilà pour aujourd’hui.
Je me demande si Robert Miny (notre Maestro) n’a pas une certaine ressemblance avec Innocent X. J’aimerais bien qu’oui… c’est décidé : oui ! Et en regardant bien un dessin de Bacon (étude pour un pape, 1955), il lui ressemble vraiment. Il serait bien déjanté, Bob, en Innocent X, dans "L’atelier"…

Dehors, le soleil repeint la prairie en vert prairie et efface le vert amande qui résiste vaillamment dans les endroits ombrés : "L’atelier du peintre", c’est partout.

Mercredi 11 avril 07.
Une semaine passée à travailler sur le prochain spectacle. C’est fait. Facile, non ?
Une semaine et hop, c’est ficelé-pesé-ma p’tite dame, et j’vous mets quoi avec ça ?
A vrai dire, j’ai bien travaillé ! Regroupant mes idées, les classant par ordre de famille, les personnages, les premières idées d’univers scénographique, les premières idées de "numéros", les actes dans l’atelier du peintre, les ateliers possibles (de Lascaux à Warhol en passant par celui de notre "pays", Courbet, il y a de la marge !), les œuvres utilisables et celles qui orientent l’écriture du spectacle, les objets, décors, accessoires, les sources lumineuses, les matières utilisables pour ce spectacle (de toutes les formes de pigments et de peinture, en passant par l’eau, la fumée et les terres ou l’obscurité), les surfaces (y compris le corps humain), les papiers de toutes sortes (grandes feuilles ou le bordel de l’atelier de Bacon), les projections sur surfaces, ombres et matières, images ou imaginaires, les numéros de cirque existant et ceux souhaités, les idées de moments de ce spectacle, les intentions et actions des personnages imaginés en situation dans l’atelier…
Et puis j’ai posé les premières situations, la nature des personnages (que je connais maintenant) : personnages appartenant à l’atelier (par exemple un modèle ou une statue), extérieurs à l’atelier (un groupe de musiciens), un personnage extérieur à la troupe, un autre extérieur au spectacle. Pour l’instant, la compagnie n’est pas du tout au complet, mais il faut un peu de temps pour que le spectacle décide de la suite et des artistes qui viendront (3 à 5 artistes qui nous rejoindront après les auditions de novembre).
Ce qui fait que j’ai pu écrire les deux premières scènes : scène d’exposition (dans l’atelier, c’est la moindre des choses !) qui décide d’une direction à prendre, scènes qui posent la dramaturgie et les personnages.
J’ai noté une vingtaine d’idées de "moments de spectacle", autant de pistes de travail à garder comme à abandonner…

Avril 07 me voit donc très rassuré sur la possibilité pour le Cirque Plume de réaliser, dans deux ans, son neuvième spectacle.
En doutais-je ? Non et oui, parce qu’à chaque départ pour une nouvelle aventure artistique, on doute qu’elle soit possible, et ce doute nous dit simplement que la route est libre, le terrain vierge, qu’il est possible que les choses ne soient pas, et ce "possible de ne pas être" rend libre de les faire naître.
Je suis rassuré et j’ai moins d’angoisse… c’est plus mieux, moins d’angoisse !

Une de mes interrogations principales pour ce spectacle : présence du peintre ou présence de l’absence de peintre ?
Une de mes certitudes : l’œuvre principale créée dans l’atelier du peintre est le spectacle intitulé "L’atelier du peintre" !
La troupe est à la recherche ou plus simplement à la découverte de l’atelier. Ce faisant, les artistes parcourent des ateliers ou des formes d’ateliers, ils découvrent des œuvres, des univers, ils créent des œuvres d’art, des toiles ou des installations, ils cherchent la réalité du peintre ou celle de son absence.
Dans un coin de mes émotions et de mes désirs existe l’envie de faire coïncider cette situation avec celle des oiseaux dans le conte mystique soufi "La conférence des oiseaux" de Farid Addin Attar.
Pour mémoire, ce conte perse (XIIème - XIIIème siècle) nous enseigne l’histoire des oiseaux qui cherchent un roi :
"Pas de lieu qui n’ait un roi", dirent les oiseaux. "Pourquoi n’y a t-il pas de souverains pour régner sur notre pays ?"
La huppe répond qu’elle est un envoyé de l’invisible, elle connaît la création et ses secrets, elle dit qu’il y a un roi pour les oiseaux, il vit au-delà de la montagne Qad, la dernière montagne, le dernier ciel étoilé, il se nomme "le Simurgh".

Elle le présente ainsi : "Sachez que lorsque le Simurgh, comme un soleil resplendissant, montra son visage derrière un voile, il projeta sur la terre une infinité d’ombres qu’ensuite il contempla de son pur regard. Au monde, il donna son ombre, d’où surgit sans trêve une infinité d’oiseaux. Les vols dispersés des oiseaux dans le monde ne sont rien d’autre que le visage du Simurgh".
Conduit par la huppe, ils partent, 100 000 oiseaux, à la recherche d’un roi. Au terme du voyage ils ne sont plus qu’une poignée : 30 oiseaux.
Devant eux, la cour du Simurgh : le roi y est caché derrière un voile. Puis un autre et encore un autre. 70 000 voiles…
Au moment où ils franchissent le 70 000ème voile, ils s’anéantissent, leurs corps deviennent tas de poussière, leurs ombres finirent par se dissoudre dans le soleil.
Ils virent le visage du Simurgh. Et voici ce que dit Attar : "Dans le visage du Simurgh, ils contemplèrent le monde et du monde, ils virent émerger le visage du Simurgh. Plus attentifs, ils s’aperçurent que les 30 oiseaux n’étaient rien d’autre que le Simurgh et que le Simurgh était les 30 oiseaux, et se regardant encore eux-mêmes, ils le virent une nouvelle fois. Ô merveille que cette identité parfaite et réciproque !"

Dans "L’atelier du peintre", la troupe découvre, regarde, cherche, crée des œuvres jusqu’au moment où chacun s’aperçoit qu’une œuvre existe entre ombres et lumières, c’est le spectacle et sa représentation, le peintre, c’est la troupe, la troupe et le public. L’œuvre, c’est le spectacle et sa représentation.
Bien sûr, dans le poème d’Attar, les oiseaux ont réalisé l’union mystique, en franchissant le dernier voile de l’illusion, en atteignant l’endroit où il n’y a plus de dualité, plus de division, plus de séparation. Cette extraordinaire histoire soufi pourrait être taoïste, bouddhiste et ne serait pas reniée par les grands mystiques chrétiens.
Nous ne raconterons pas, pas plus que nous mettrons en scène, la conférence des oiseaux, mais je voulais vous dire combien ce texte est important pour "L’atelier du peintre".

En ce qui concerne les nouvelles importantes, j’ai vu chaque jour à la même place au pied du mur, dans les framboisiers, une couleuvre verte et jaune de plus d’un mètre cinquante. Et que, dans mes moments de loisir, je sculpte des baguettes magiques pour Alice et ses amies qui, comme moi, aiment la magie et le mystère.
Les commandes des filles sont précises et nous allons chercher le bois nécessaire après qu’elles aient demandé à l’arbre la permission d’y cueillir la branche qui deviendra baguette de magicienne. Pour la première baguette, le noisetier a dit oui de ses branches basses.
La seconde, je l’ai sculptée dans un morceau de noyer déjà sec. Pour la troisième, nous n’avons pas trouvé le sorbier nécessaire, mais cela ne va pas tarder…

Vendredi 13 avril 2007.
Hier, le cirque Gosh jouait à Salins les Bains, mais j’étais au C.A. du lycée (je verrai le spectacle ce soir). Je me suis fait engueuler (gentiment) par une amie qui est prof au lycée, qui s’est sentie "attaquée" par ma 1ère lettre, quand je râlais contre les vendeurs de pompes à chaleur air/air qui battent la campagne avec un baratin d’enfer pour refiler leur système aux retraités. J’avais pas prévu que les gens qui sont équipés de ce système (qui n’est pas un système totalement écolo comme le prétendent les marchands, mais qui est tout de même intéressant, en tout cas plus que le fuel) pourraient trouver mes propos vexants. En effet je ne voulais pas les stigmatiser, ni d’ailleurs les retraités (à ce propos, c’est bizarre, j’ai de plus en plus d’ami(e)s qui le sont, retraité(e)s… Avant c’était pas comme ça ! Il y a un truc qui change et je ne vois pas bien quoi !). Je vais vous faire une confidence : je ne suis pas plus malin que tout le monde, car même si je recherche un bon système écolo, aujourd’hui je me chauffe au fuel (plus pour longtemps) et au bois. Donc 1000 excuses, chère amie et les autres aussi.

Ce détour pour dire que je participe à la vie du lycée de Salins. Et c’est une bonne chose que la société civile, les parents d’élèves soient impliqués dans la vie du lycée.
Eh ben Sarkozy, il est contre ! Il prévoit de virer les parents d’élèves des collèges et des lycées s’il est élu. De toute façon, il doit penser que, être bon ou mauvais élève, c’est génétique, comme être pédophile, bon ou mauvais, riche ou pauvre… Je vous joins une description de Michel Onfray dans son blog du 3 avril au "Nouvel Observateur"(*), il décrit ce que lui dit Sarkozy :
"… il fait le geste d’un poing serré porté à son côté droit du ventre et parle du mal comme d’une chose visible, dans le corps, dans la chair, dans les viscères de l’être. Je crois comprendre qu’il pense que le mal existe comme une entité séparée, claire, métaphysique, objectivable, à la manière d’une tumeur, sans aucune relation avec le social, la société, la politique, les conditions historiques. Je le questionne pour vérifier mon intuition : de fait, il pense que nous naissons bons ou mauvais et que, quoi qu’il arrive, quoi qu’on fasse, tout est déjà réglé par la nature."
Encore un rapprochement avec les conservateurs américains.
Sarkozy : "George Bush le petit" ? On pourrait le surnommer comme ça, en souvenir de Victor Hugo qui soutenait l’éducation, la fraternité et la réalisation de l’homme par la culture !
Ça y est, je fais de la politique… Flûte alors, y z’avaient qu’à pas m’énerver !

Je vous tiens au courant pour la suite.
Je vous embrasse.

(*) (http://michelonfray.blogs.nouvelobs.com/archive/2007/04/03/le-cerveau-d-un-homme-de-droite.html)

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